Tournage en Californie. Années quatre-vingt. Film sur la danse. Film sur Nijinsky. Erik ente le Bien et le Mal. Imitation? 

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- Au New York City ballet, tu connaissais déjà cela. Il y a toujours beaucoup de monde autour d'un spectacle. S'agit-il des mondanités ? Tu m'as dit devoir participer à je ne sais combien de dîners !

- Non, ce n'est pas cela. J’irai aux dîners.

- Alors ? C'est le fait d'être filmé sans cesse et de répondre à tant d'attente ?

 Erik, fragilisé, insista :

-Je ne sais pas vraiment. Dis-moi, tu es conseiller technique ?

- Encore cette demande !

- J'ai vraiment insisté c'est vrai et dès mon arrivée ! Quelle est ta réponse ?

- Oui, maintenant, c'est sûr. 

Le jeune homme parut soulagé.

- Dis-moi comment tu as fait ?

- Je me suis toujours vanté d'avoir beaucoup de relations et il se trouve que Baldwin, le producteur du film, connaît  un certain Paul Curtis. Cet homme est professeur d'histoire des Arts à l'université de Californie. Il est spécialisé dans les grands mouvements musicaux et théâtraux en Europe et principalement en France du début du vingtième siècle, à la veille de la guerre de 14. Dans le temps, j'ai travaillé avec lui. Je l'ai appelé. Il n'a pas manqué de dire à Baldwin que pour la période que le film abordait, quelqu'un comme Julian Barney était, selon lui, de premier ordre. Il devait avoir sur le sujet des connaissances aussi vastes sinon plus que les siennes. Il a ajouté que, si lui, n'était qu'un théoricien, j'étais moi impliqué dans la création de décors et de costumes et que les Ballets russes m'avaient été familiers. J'ai travaillé ici et là. Le Metropolitan est mon actuelle contribution. De plus, Baldwin est snob. Or, je ne t'apprends rien : mes coups de fil aux divas, mes rencontres avec des ténors, les chefs d'orchestre, mes relations amicales avec plusieurs compositeurs, pour ne citer que ceux-ci, l'impressionnent.

- Je suis content.

La nuit, d'abord sages, ils cessèrent de l'être sans que jamais ne disparut l'inquiétude d'Erik. Elle s'introduisit même dans les gestes de l'amour et dans l'apaisement qui l'accompagne. Ce ne pouvait être à cause d'un scénario manifestement très étayé. Il n'y avait quasiment pas descellé de faute historique. Il restait l'affectif, l'amour propre ou l'art...C'était l'art.

Ils étaient là depuis deux jours quand, à l'aube, la sonnerie retentissante du téléphone changea la donne. Julian entendit son ami parler danois au téléphone et le sentit tendu comme un arc. C'était cette femme, Irina Nieminen. La conversation fut longue. Erik répondait vite mais les questions fusaient, ou remarques. Quand il eut raccroché, le danseur resta silencieux. Il serait au studio deux heures après.

- Ton professeur de danse ?

- Oui.

- Pour le film ?

- Oui.

- On en parle ?

-Je ne peux pas, pas vraiment. En fait, c'est assez technique. Elle a évoqué des figures dans les deux ballets qui vont être filmés. Elle veut être sûre de ce que je vais faire. Je ne peux pas tout traduire. Pas maintenant.

- Ne traduis pas. Dis-moi comment elle est.

 Erik fut direct.

- A quoi ressemble Irina ? A un farouche viking blond ou plutôt à sa version féminine ! Elle ne me m'a pas laissé le choix des armes !

Julian  comprit qu'elle avait dû être très autoritaire mais le résultat était là. Elle avait formé un magnifique danseur. Ce matin-là, cependant, elle avait semblé agitée, exaltée et Erik l’avait contrée patiemment,  sans jamais lui couper la parole.

- C’est une guerrière, alors ?

- Oui ! On a eu une relation très forte. Quelquefois, je me suis vraiment fâché et elle s’est adoucie. Le Russe était juste un cran au-dessous d'elle mais ça n’avait pas le même impact ! Elle, elle était tout le temps en guerre ! En même temps, Irina, c'est une guerrière  paradoxale.

- Paradoxale ? Je ne comprends pas.

- Elle est très froide quand elle est mécontente et elle a toujours su se fâcher à bon escient. A chaque fois, j’ai appris et mieux dansé. Et, sa générosité ne peut être passée sous silence. Dès le début, elle a su qu'elle ne s'adressait pas à un élève riche mais elle a maintenu des tarifs élevés qui, je l’avoue, étaient décourageants. Au bout d'un an, mon père a fini par se lasser et même ma mère a trouvé que c'était trop. Un jour, j'ai eu le courage de lui dire que je viendrais beaucoup moins. Elle a fait non de la tête. Elle s'est mis d'accord avec eux sur un paiement qui n'était plus en rapport avec son statut. La dernière année, elle a tarifé les leçons régulières, pas les stages. Je crois que c'est elle qui les a réglés. Mes parents étaient très embarrassés. Ils lui ont fait des cadeaux puis ont cessé. Elle a dû leur dire de s'abstenir.

- C'est extrêmement généreux  et pour moi, incompréhensible, je te l'avoue...

-  Elle a été  généreuse, oui,  mais en même temps, c'est une des Nornes.

- Les Nornes ?

LOKI

- Les Déesses nordiques qui tissent les destinées des humains. Elles sont trois : Urd est la déesse du passé, Verdandi est celle du présent et Skuld, celle de l'avenir. Elle les réunit, en fait.

- Peut-être bien. Le film va te donner la réponse. Comment te voit-elleactuellement ? Restons dans la mythologie danoise.

- Elle me voit comme Balder, le plus beau des dieux, le dieu du printemps...

-Joliment vu et si juste !

- Il est tué par Loki, le dieu du mensonge et du carnage. Tu sais, tout est repris ou presque dans les Niebelungen...

Julian ne sourit pas. Il parut frappé, bouleversé. Il s'avança vers Erik et prit sa tête dans ses mains. Alors que le visage du danseur restait souriant, le sien parut triste et soucieux :

- Erik, mais cette femme t'a formé ! Mensonge et carnage ! Bien sûr que non. Tu me fais peur !

- Tu ne sais rien. Tu ne sais vraiment rien.

- Mais qu'est-ce que je ne sais pas ! Tu m'effraies ! Mais qui est-elle ?

- Elle m'aide, c'est tout ! 

Il ne désirait pas aller plus avant et voulait ne pas partir seul, les studios lui apparaissant comme un dédale. A Julian qui l'accompagna en voiture, il dit :

-  Kyra Nijinski et elle se sont appelées.

- Elle te parlait aussi de cela ? Elle semblait si véhémente.

- Je ne te dirai pas ce qu'elle m'a dit. Elle est comme ça au téléphone : courtoise puis véhémente. Elle alterne. Je la connais !

- Et dans la réalité ?

- Pour la danse ? Impitoyable mais juste. Pour sa vie, je ne sais pas.

- Le Spectre de la rose ?

- Oui.