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- Tu peux être conseiller technique sur le film ?

- Ils sont déjà nombreux et jamais tu n'as évoqué ce sujet au téléphone avant que je n'arrive.

- Non, mais maintenant, c'est important pour moi.

- Je peux te conseiller de bien des manières, tu le sais. On ne cesse de parler.

- Ce serait plus officiel. Tu comprends ?

 Julian ne comprenait pas vraiment mais son danseur semblait en demande. Il avait besoin de lui et c'était bien.

- Tu m'aiderais. Accepte d'être conseiller technique. Julian...

- Je vais régler cela.  Je ferai tout ce qui est possible pour ton rôle et ce film.

Erik parut ravi et eut un rapide sourire. L'instant d'après, il montrait des signes de fatigue et Julian le regarda s'endormir avec ravissement, cherchant comment cet être au  beau visage équilibré pourrait rejoindre le prince androgyne qui n'avait ni son teint clair ni sa blondeur ni ses traits purs. Alors que lui-même, blotti contre lui, sentait qu'il entrait dans le monde des ombres, il n'avait toujours pas formulé de vraies réponses et Il n'y en avait peut-être pas ; Erik trouverait et il l'aiderait. Il serait avec lui.

 Au matin, il le suivit de nouveau au studio  où, comme les jours précédents,  il le regarda travailler avec les autres danseurs. Il lui offrit le même dépouillement et le même silence intérieur et Julian se dit que la danse est un art austère que peu peuvent comprendre. Tous travaillaient dur. Les musiques n'étaient plus les mêmes. Les visages se tendaient sous l'effort. Ce qui changeait la donne, se dit le décorateur, c'était que la prochaine fois que ces danseurs et leur chorégraphe se verraient, ce serait pour le filmage des ballets. Il y avait de quoi être tendu mais quand les exercices prirent fin, il les trouva communicatifs et rieurs.

Il y eut encore une journée où ils parlèrent et lurent et où ils regardèrent l’énigmatique photo et il y eut encore un soir où Erik se déshabilla avec naturel, alla se doucher puis revint et s'étira  Bientôt, il s'allongea sur le lit et remonta les draps sur lui ; sa posture était  involontairement gracieuse. Il était très désirable et Julian fut une fois de plus saisi. Erik était encore si jeune, déjà meurtri et complètement désarmant. Il irradiait. Comme son compagnon ne le rejoignait pas, il dit avec naturel.

- Tu restes à lire ?

- Ce carnet, oui, tout au moins, ce qui est en anglais et je regarde cette photo. Chaque jour, tu es plus proche de lui. Moi-aussi, je dois essayer.

Le visage du danseur était plein de rêves et d'exigences et Julian fit ce qu'il avait dit : il lut. Quand plus tard, il rejoignit son danseur qui semblait endormi, il fut surpris par son désir et son ardeur. Ils roulèrent dans les draps tièdes et ils furent heureux.

Le lendemain, beaucoup partaient et Julian demanda :

- Nous aussi nous partons ?

- Oui, tu vois bien. On part tous peu à peu. 

Ils avaient eu deux journées lentes où ils avaient cherché des clés. C'était fascinant car Erik semblait en avoir davantage mais ils commencèrent à migrer. L’idée était de redescendre par étapes vers Los Angeles en suivant la côte. Ils roulèrent donc et se baignèrent dans les eaux du Pacifique à Newport et ailleurs. Erik s'essaya au surf  et Julian le regarda avec émerveillement. Le soir, ils mangèrent du poisson grillé et des fruits de mer. Et le lendemain, ils avaient changé d'endroit. C'étaient des jours de vacances ; Ils s'amusaient. Les hôtels étaient élégants. Dès qu'il le pouvait, Erik se replongeait dans le scénario du film, et consultait le carnet, regardait la photo, relisait ses notes, allait à d'autres livres mais Julian le tirait vite de ses obligations.

- Que font les autres ? Ils s'amusent ?

- Oui, les danseuses ont retrouvé leurs amants et elles font l'amour quelque part. Elles sont heureuses.

- Wegwood ?

- Il a retrouvé sa femme et ses deux garçons. Ils sont tous à Los Angeles maintenant. Je crois qu'il souffrait de les savoir en Angleterre.

- Mills ?

- Là, je ne sais pas. Il continue de fréquenter les restaurants chinois …

- Tu ne sais rien de lui ?

- Non, il parle peu.

- Nous aussi devons rire, Erik, n'est-ce pas ?

Le danseur riait et acceptait. Et lentement, ils se dirigeaient vers Los Angeles, les nuits bienfaisantes succédant à celles où l'amant exigeant prenait barre. Toujours  Les danses siamoises revenaient à la mémoire d'Erik et toujours il pensait à la belle photo de Nijinsky. Il faudrait rendre compte. Ce cadeau !

 Enfin, ils s'approchèrent de la grande ville et avec le bel élan naïf d'un Européen qui découvre l'Amérique, le danseur s'exclama !

- Le cinéma, Hollywood !

Et tous deux, sans savoir ce qui les attendait, furent heureux comme des enfants.

- Où tournerez-vous ?

- Dans les studios de Burbank. C'est le nord d 'Hollywood.  Ne me demande pas pourquoi on tourne là, je n'en sais rien. Je sais juste que Baldwin travaille pour New line cinema et donc pour la Warner. Après, il est producteur indépendant...

- Cela signifie qu'il a réuni les fonds, ce qui, à mon avis, pour un film aussi ambitieux et pointu que celui-là, a dû lui demander beaucoup d'habileté et beaucoup de relations. Ensuite, il est arrivé avec son scénario bien ficelé et Mills sous le bras et il a sollicité l'appui d'un grand  studio.

- Tu es bien renseigné !

La production avait pourvu Erik d'une chambre d'hôtel et c'était le premier soir. Julian en prit une autre dans le même hôtel et décida de s’accommoder d'un lieu qui ne lui plaisait guère. Il aimait le vrai luxe or ces chambre mélangeaient le bon et de mauvais goût. Que de couleurs acidulées et de meubles inutiles ! Mais les lits étaient immenses et c'était une aubaine. En le lui faisant remarquer, il réussit sans difficultés à faire sourire son ami et la première soirée fut tendre et drôle. Pour lui, les vacances continuaient. Il avait posé six semaines de rang, ce qui ne lui était jamais arrivé et pour les obtenir, il avait abandonné certaines commandes. Il ne le regrettait car pour le Bostonien, le vrai homme de la côte est qu'il était, cette Californie se révélait exotique à souhait : c'était le début d'une longue aventure. Le tournage des ballets en costumes et dans de vrais décors allait commencer, Kyra Nijinsky était attendue, d'autres scènes allaient être tournées, entremêlant des images dans danseurs en costumes, certains textes du Journal et des réflexions des danseurs eux-mêmes. Tout cela s'avérait passionnant. De plus, le compositeur des musiques additionnelles allait croiser celui qui avait supervisé l'orchestration des morceaux de Von Weber, Debussy et Stravinsky utilisés pour le film. La profession de Julian et sa grande réputation l'avaient habitué à côtoyer des chanteurs d'opéra et des chefs d'orchestre de premier ordre mais ce tournage lui donnait l'opportunité de croiser des gens de cinéma, ce qui pour lui était nouveau et il s'en réjouissait. Résumant ses sentiments avec son humour habituel, il déclarait :

- Être snob suppose de savoir se renouveler et c'est le cas ! Quel bonheur !

Celui qui l'intriguait le plus était  Christopher Mills, ce réalisateur ambitieux à l'apparence brouillonne qui dirigeait Erik. A l'évidence, ce serait un beau film et de nouveaux horizons s'ouvriraient pour l'un comme pour l'autre mais qu'en était-il au quotidien ? Erik restait secret. Il fallut donc le forcer à parler.

- Il sera à Los Angeles comme il était à Corona del mar, n'est-ce pas ? Tu l'as décrit comme très précis et professionnel, très demandeur à ton égard mais courtois.

- Je pense, oui.

- Tu es inquiet ?

- Ce sont des enjeux lourds. Il peut être très autoritaire.

- Mais tu pourras le gérer, cela. Tu as l’habitude qu’on te mette en scène, non ?

Manifestement, Erik n’était pas aussi serein. Le sentant fébrile, Julian lui dit :

- Ce que tu as vécu à Corona del Mar était plus simple et les données sont désormais d'un autre ordre, mais tu m'as déjà semblé si impliqué ! Quels problèmes pourraient-ils surgir ? Tu as peur de quoi ? De tous ces gens qui seront autour de toi ?

- Un peu...