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Corona del Mar, c'était la partie chic de Newport Beach et Julian, dès qu'il put se promener, fut conquis. Tout lui plaisait, des belles villas aux plages agréables et il se sentait en vacances. Tourner dans un tel lieu lui paraissait idyllique mais il revint vite sur ses positions. Si Erik lui avait parlé du film, il n'avait pas mentionné qu'on le sollicitait sans arrêt et que le film reposait  presque 'entièrement sur lui. Il ne lui fallut pas trois jours pour le comprendre et il en resta stupéfait. Son danseur travaillait sans relâche  et n'émettait aucune plainte. Julian  finit par s'en inquiéter :

- Tu dis que le tournage s'arrête ici mais Mills te filme encore, je te vois avec un coach, tu parles des chorégraphies avec Wegwood et tu travailles beaucoup avec les danseurs. Et je ne parle pas des conseillers techniques avec lesquels tu t'entretiens, de tes lectures et de tes questionnements. C'est bien pire qu'à New York ! Quand t'arrêtes-tu ?

- Quand je peux.

-  Erik ! La pression est énorme.

- Tu les trouves  exigeants avec moi ?

- Tu plaisantes ? Ils sont impérieux. Pas de faux pas !

Le jeune homme eut un doux rire silencieux.

- Ils sont horriblement exigeants mais j'ai choisi de faire ce film. Et puis, j'ai rencontré Kyra Nijinsky

- Et que sais-tu ?

- Ce qu'ils ne savent pas !

Ils étaient tous deux dans la chambre d'Erik et celui-ci eut de nouveau un rire amusé avant d'aller chercher ce que Kyra lui avait prêté.

- Regarde ces précieux talismans qui vont changer le cours du film.

Quand Julian vit la photo,  il fut d'abord interloqué puis sidéré :

- Ce n'est pas une copie ! C'est un original.  Elle t'a  prêté une telle photo de son père, de Nijinsky ! Une vraie photo !

- Oui. Le prince oriental des Danses siamoises.

Julian contempla la photo avec vénération. Erik faisait profil bas, évitant ainsi une vindicte trop rapide car la jalousie envahissait le décorateur. En des années de travail, il n'avait eu en main, lui qui côtoyait des chanteurs d'opéras, des chefs d'orchestre, de grands couturiers et des peintres en vogue, une telle magnificence : une vraie photo de Nijinsky, issue d'une sphère artistique et familiale. Diaghilev avait dû la voir. Décidément, son danseur était surprenant et de mille et une façons et son amour pouvait devenir plus captateur et plus violent.

- Il est beau, allongé, alangui. Ses yeux sont fardés et il sollicite, il attend. Et ce costume qu'on devine chamarré, étincelant, malgré le noir et blanc. Il est jeune, vingt ans tout au plus et il guette l'odalisque, la préférée, la belle, celle avec laquelle, bientôt il dansera et qu'il possédera.

Comme Erik lui souriait avec simplicité. Cette photo n'était pas un dû ; il était juste heureux de l'avoir avec lui quelques temps car dans son esprit, il la lui rendrait. Plus agité que lui, Julian  s'enquit de la suite :

- Tu danseras avec ce costume ?

- Non. Je serai pris en photo.

- Tu devras avoir la même intensité.

- Oui, j'y veillerai.

Le décorateur ouvrit le carnet auquel il ne s'était pas intéressé. En l'ouvrant, il fronça les sourcils.

- Un mélange de textes et de dessins...Certains textes sont en russe...

Il tourna les pages et regarda chaque dessin avec une grande attention :

- La plupart des dessins sont de Bakst lui-même. Il dessine en fait les costumes qu'il a créés pour les Ballets russes jusqu'en 1914, les derniers étant La légende de Joseph et Papillons, deux chorégraphies de Fokine avec des musiques de Richard Strauss et Robert Schumann. On dirait un balayage de sa carrière. Il a dû lui donner le carnet et elle y a écrit ensuite, l'inverse me semblant moins probable. Si tu regardes bien les dessins tu verras aussi les costumes de Jeux. Or ils ne sont pas de Bakst. On peut être sûr qu'elle a écrit dans ce carnet mais il y a d'autres écritures. Là, c'est Bakst. Et là, c'est Nijinsky. Je suis formel. Des petites notes sous un dessin ! Regarde, ça a été découpé et collé. Il avait appris le dessin...

Le danseur eut un demi-sourire :

- Oh, tu sais déjà tout cela ! Bakst, Benois, Nijinsky, ce sont les dessins et leurs commentaires. Tu vas vite ! C'est elle qui a dû écrire le plus.

- On trouvera les autres.

Julian feuilleta encore le carnet puis scruta Erik :

- Elle a donné des indications ?

- De lecture, non. Elle m'a tendu le carnet. Elle a parlé beaucoup et très vite et elle était si imposante ! Elle tenait beaucoup à ce que je lise et comprenne...

- Tu es fort  et tu dois le rester. Elle n'est pas facile à aborder, cela se sait et elle tient les journalistes et les curieux à l'écart. Ils ont du flair ! Je comprends qu'ils t'aient choisi et je sais qu'elle a aimé parler avec toi. Ils n'ont rien fait au hasard.

- Peut-être, sûrement. Je veux savoir ce qu'elle me dit.

Le danseur lui offrit un visage énigmatique. Il n'avait pas l'air si satisfait comme s'il devinait que tout allait devenir plus compliqué. Du reste, Julian lui dit :

- Ils vont mettre la barre plus haute quand tu leur montreras ce carnet et cette photo. Et ça les rendra encore plus pressants ! Ils attendent tant de toi !

Mais il fut clair :

- Ils sont pour moi, pas pour eux. Et ce sont des prêts.

- Mais moi, je les vois …

- Oui. On va dire qu'elle te les prête aussi.