degas et la danse

 

- Oui mais je ne peux pas rester.  Je dois rejoindre les danseurs en bas ;

- Répétitions ?

- Elles sont  finies et le filmage aussi. Non, comme toujours, le travail : la barre, les étirements.

- Wegwood et toi ?

- Non, il y aura les danseuses : Adelia, Carey et les autres. Tu peux venir nous regarder.

- J'aimerais.

Ils descendirent ensemble vers le studio. Julian fut surpris car il était de belles dimensions et très fonctionnel. Il comprenait maintenant qu'on ait pu y filmer les danseurs à l'entraînement et en répétition et qu'il ait pu être possible aussi de filmer le travail de chorégraphe, son questionnement. Les filles étaient déjà là et s'échauffaient. Wegwood aussi. Le décorateur  avait vu Erik sur scène avec d'autres danseurs mais jamais ainsi, avec d'autres, faisant des exercices de routine. Il se cala contre un grand miroir. Tout le monde travaillait sur une musique enregistrée. Les exercices s'enchaînaient. Les filles faisaient des étirements. Au bout d'un moment, il vit qu'une des danseuses était plus rapide que l'autre et aussi plus douée mais toutes deux travaillaient dur. Wegwood travaillait à côté d'Erik et ils firent un temps les mêmes exercices à la barre. Ils les reconduisaient encore et encore. Les filles leur succédèrent tandis qu'ils passaient à d'autres exercices. Il parut à Julian que c'était des figures imposées, de celles que les danseurs doivent faire et refaire. Il n'était pas sot. Des danseurs intervenaient sur la scène de l'Opéra de New-York mais il n'avait quasiment jamais vu ce travail humble. Les mêmes gestes : la jambe sur la barre, le buste penché, le mouvement des bras. Les figures debout. Ils cherchaient de temps en temps leurs images dans le miroir et poursuivaient. Le mouvement, la grâce, le travail. L'équilibre, le travail, la grâce. Encore. Ils se penchaient, tournaient sur eux-mêmes, sautaient et retombaient, recommençaient. Encore. Bras levés, jambes croisées, élan, saut. Encore. Ils tournaient. Les filles étaient à la barre. Lents ployés. Encore. Ils finissaient par chercher leurs images. Pourquoi ? Ils étaient magnifiques. Julian pensa à un texte d'une romancière  française sur la danse et l'adapta : « Ces hommes et ces femmes à demi- nus  dans  leurs  collants, solitaires et beaux, dressés sur la pointe de leurs pieds, et regardant dans un miroir terni, d'un regard méfiant et émerveillé, le reflet de  leur Art." Mais bien sûr, il transformait le texte. Il les regardait. Encore. Précision du  geste. Précision du saut. Entrechats, arabesques, grands jetés. Encore. Il aurait pu ajouter une phrase de Nietzsche, cette fois exacte : « Je considère comme gaspillée une journée où je n'ai pas dansé » et celle plus simple d'Anna Pavlova : « un danseur danse parce que son sang danse dans ses veines ». Mais ça n'aurait jamais de sens pour eux car les mots étaient inutiles. Ils dansaient. Barre, figures, sauts. Encore. Visages graves, tendus. Les filles en justaucorps de couleur. Les garçons en noir. Et ces chaussons qui l'avaient toujours intrigué. Si fragiles et si forts. Les danseurs sur les pointes. Encore. Tension. Relâchement. Effort. Visages lisses. Encore. Et puis le dernier exercice et le repos. Tous qui soudain s'immobilisaient puis allaient se doucher, revenaient rieurs, simples.  Ils quittèrent le studio et remontèrent à pied vers la villa. Il fait encore très beau mais le soir descendait.  Julian était un américain de la côte est. Il n'était jamais venu en Californie et il était heureux de se sentir si aérien et dépaysé. Sur la terrasse, une femme qui assurait l'intendance, avait mis le couvert et disposé des plats variés Il y avait du vin rosé et du champagne. Julian s'en étonna mais Erik lui dit avec simplicité :

- C'est pour ton arrivée.

Plus tard, après une soirée pleine de rires, la fatigue l’atteignit. Avant de céder au sommeil,  il trouva le foulard bleu et vert qu’une jeune fille inconnue avait le matin même donné à Erik  avant de s’allonger près de celui-ci, il le toisa.

- C'est non, nous sommes bien d'accord ?

- C'est non.

Il jeta le foulard. Dans cet intervalle de jours qui le séparaient de leur départ pour Los Angeles, il affirma son autorité sur lui. Erik non sans avoir conscience de la fascination qu'il exerçait sur son ami américain, se garda de toute opposition. Mais il avait beaucoup à offrir.