tableau

 

Le décorateur ne suggéra cette fois aucun agenouillement mais lui caressa la joue et lui lissa les sourcils avant de commencer à lui parler avec une douceur pleine d'enthousiasme. 

- Pourtant, tu ne sembles pas surpris. A t’entendre au téléphone, j’avais le sentiment que tu avais passé ta vie à tourner des films !

Erik eut un rire amusé un peu forcé que son ami remarqua. Celui-ne garda cependant le silence et le suivit dans la maison. Elle était très spacieuse et le danseur la lui fit visiter. Comme il refermait la porte la chambre qui lui était allouée, Julian devint bavard.

- C’est une très jolie chambre. La tienne est à côté ?

- Oui.

- Nous serons très observés ?

- Non ! On bouge de toute façon beaucoup.

De nouveau, il eut ce rire peu naturel. Il semblait cependant radieux et son ami orienta la conversation sur cette rencontre qui semblait l’avoir subjugué.

-  Alors ?

- J'ai passé près de huit heures avec Kyra Nijinsky et c'est une des journées les plus importantes de ma vie.

- Je pense bien. Raconte.

Le danseur le fit et sans en avoir bien conscience posa les enjeux.

- Elle viendra et j'irai la chercher.

- Son impact sur le film sera décisif ?

- J’en suis sûr !

A la demande de Julian, ils changèrent de chambre pour aller dans celle du danseur, qui était aussi vaste et claire que la précédente mais cette fois plus personnelle. Les livres et les revues étaient empilés sur un bureau et au mur étaient collées toutes sortes de fiches posant toutes une question. Un album empli de photos de Nijinsky aux temps des Ballets russes était ouvert à la page du Faune et des chaussons de danse étaient posés sur une tablette. Pas n'importe lesquels non, de ces chaussons sur mesure que les grands danseurs recherchent. Il y avait deux grands miroirs et un lit qui n'était pas fait. Manifestement, Erik travaillait avec acharnement et restait humble.

- Les questions que tu te poses reçoivent-elles des réponses ?

- Elles sont partielles. C'est un tournage difficile.

-Ta Finlandaise t’aide, j’en suis sûr et ton metteur en scène et ton chorégraphe aussi. Et j’arrive…

 L'attitude du danseur continuait d’être fausse. Julian le sonda :

- Tu as pris du champ par rapport au pilote de ligne ?

- Oui.

- Et par rapport à cette ballerine ?

- Aussi.

- Alors qu’y a- t-il ?

Erik cherchait manifestement ses mots, conscient qu’il allait déclencher une tempête.

- Je viens d’avoir une aventure avec une fille.

Son ami le regarda droit dans les yeux et lui dit sur un ton très mesuré :

- Tu es de toute façon très attirant. C’était bien ?

- Oui.

- Une Californienne bien faite, c’est ça ?

- Elle était très jolie. Je ne m’attendais pas….

- Ce n’est rien. Demain, tu auras oublié. C’est anecdotique.

- Anecdotique ?

- Mais oui ! Qui est-ce ? Personne. Il n’y a pas d’amour.

Suffoqué, Erik regarda son amant avec curiosité. A New-York, le danseur avait tout fait pour ne pas obéir, pour échapper à l'autorité d'un homme dont il avait deviné l'adresse mais maintenant tout était différent. Il l'avait laissé venir, celui à qui il avait tant résisté et pire, il lui avait dit son amour. Il ne restait qu'à accepter. Il serait dirigé intimement par celui-là même qu'il avait tenté de rejeter et la première injonction venait de tomber. Il devrait être humble. La seconde jouxtait la première. L’assujettissement que demandait Julian excluait toute relation sentimentale avec une femme et le fréquent rappel  de ses manquements initiaux.  L'enjeu était fort et l'amant orgueilleux ne céderait pas.

- Retire tes vêtements.

Quand il le fit, son ami l'observa. Il regarda le torse à la respiration un peu hachée, les hanches étroites, la peau plus claire qui lui succédait, les jambes musclées et il lui envoya un regard approbateur.

- J'ai attendu ce moment, tu sais.

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Bientôt, il dit à Erik de garder les yeux ouverts tandis qu'ils se rejoindraient. Il verrait, dans le plaisir, l'éclat bleu du regard et son expression mouvante, plus habitée par le désir que par la crainte. Il s'allongea et sentit sous le sien ce corps racé qui lui obéissait et laissa s'affoler la respiration de l'amant puis il se redressa, leva une des cuisses d'Erik et le pénétra. La prise fut lente mais ferme. Erik se mordit les lèvres. Il avait presque mal. Julian lui fit l'amour le plus longtemps qu'il put et Erik vit, à côté du sien, ce visage que la recherche du plaisir rendait tantôt lisse tantôt soucieux. C'était un profil mouvant dont les contours n'étaient pas si durs et qui lui semblaient singulièrement émouvants. Erik laissa aller sa tête d'un côté et de l'autre comme pour endiguer la force du plaisir et se sentit heureux. C'était bien plus qu'un moment de partage, c'était une acceptation profonde, la signature d'une dépendance réciproque mais hiérarchisée. Bouleversés, ils s'étreignirent et s'accrochèrent l'un à l'autre  puis ils se regardèrent longtemps. Julian fut le premier à parler.

- Tu sais pourquoi je suis venu.

- Oui.

Erik fut alors traversé par une idée simple : il devait accepter. Certainement, il n'aurait pas attendu quelqu'un comme Julian car on rêve toujours d'autre chose. Mais, un tel entrelacement, un lien si fort malgré tout et la mansuétude malgré les humiliations et les années qui, même sporadiquement, les voyaient ensemble c'était bien le signe d'un amour violent. Ils ne pouvaient faire autrement. Le décorateur cependant le déconcerta de nouveau. Malgré l'harmonie que dégageaient la vaste chambre blanche, la douceur des draps et la tiédeur alanguie de leurs corps, malgré l'apaisement qui venait après la jouissance, la semence, la sueur, la salive, il n'en avait pas assez. Se penchant vers le buste de son ami, il se mit à en lécher la peau claire avant de la tenir entre ses lèvres et de la mordiller d'abord avec douceur. Quand il mordit plus fort, Erik gémit et se rebella :

- Tu me fais mal.

- Je sais. Tu aimes.

- Mais non !

- Si. Tu aimes.

Il le mordit encore et le jeune homme eut une plainte. La première insulte vint d'elle-même et le danseur par l'éclat de ses yeux bleus montra sa désapprobation mais une seconde suivit puis une troisième. Julian continua d'insulter et l'embrasser, de caresser et de pincer. Le corps d'Erik était le corps de l'amant. L'amant n'est pas fiable, il faut le corriger, il faut le réprimander pour ses manquements  mais il faut l'honorer pour ce qu'il sait faire ; et de toute façon, le désir est trop fort. La prise peut se faire sans honneur. Il faut faire jouir l'amant mais il faut le priver. Il faut l'étonner et le charmer mais l'abaisser. Il faut le faire jouir et jouir de lui. Il faut l'adorer, le caresser et le malmener. Seules les punitions rendent la jouissance violente puisqu'elles sont justes, puisque l'amant a failli. Entravé, il est plus beau. Il n'est pas rebelle. Il reste l'âme et les intentions mais les liens les rendent difficiles...

Erik, très excité, se laissait faire. Il écoutait ces mots qui le féminisaient, le ridiculisaient et recevait les doux sévices de son ami.

- Dis « encore ».

- Non.

- Dis « encore »

- Encore.

- Bien ! Si je te crache au visage, que diras-tu ?

- Je dirai oui

 Erik eut un sourire intérieur. L'ami le battait, crachait, léchait ses crachats sur ses joues. Erik, hors de lui, crachait aussi. « Mais où prend-il ce crachat, me disais-je, d'où le fait-il remonter si lourd et blanc? Jamais les miens n'auront l'onctuosité ni les couleurs du sien.  Ils ne seront qu'une verrerie filée, transparente et fragile. » Julian avait lu Jean Genet. Blessure. Idole. Humiliation. Idole. L'ami voulait faire l'amour encore, lui relevait de nouveau les jambes pour pouvoir le prendre en voyant son visage. Il voyait les belles lèvres d'Erik, si bien ourlées, cette bouche généreuse qu'il avait et aussi, ses pommettes hautes, son regard bleu et l'implantation de ses cheveux blonds. Il les voyait dans les tressautements du plaisir. Belle idole qui appelle la jouissance, en est inondée et la donne. Un autre râle et c'était bien.

- Tu vois, c’est simple !