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- Et l'album ?

- Ce sont des photos d'elle le plus souvent prises par Irina Nieminen, mon professeur à Copenhague mais par d'autres aussi. On la voit quand elle était petite puis jeune fille. Il y a beaucoup de photos d'elle en danseuse quand elle se produisait en Allemagne et à Londres et d'autres où elle porte ses costumes.

- « Ses » costumes ?

- Oui, elle est photographiée en spectre, en esclave, en dieu bleu : ses rôles. Et elle est photographiée en Lui. C'est à dire vêtue comme lui avec le même regard, le même visage. Celles-là sont souvent d'Irina.

- C'est sans grande importance, non ?

Erik fut interloqué. C'était une remarque naïve. Wegwood l'épaula:

- C'est une femme âgée et c'est un passé lointain. Bien que sûr que c'est important. Elle s'est revue...

Mais Mills parut méfiant :

- Probablement. Mais dis-moi, concernant le tournage ?

- Elle a lu le scénario et l'a annoté.

- Elle a compris ce qu'on voulait faire ?

Erik regarda Mills et fit un signe de tête négatif.

- Ne me dis pas cela, Erik ; les chorégraphies sont au point, les costumes prêts. On a travaillé sur les maquillages de scène, les décors. Les orchestrations sont superbes. Les lumières sont au  point et j’en passe !

 - C'est la fille de Nijinsky. Elle veut qu'on en tienne compte.

Mills parut stupéfait :

- Qu'on en tienne compte ?

- Elle a le droit de le vouloir ! Quel est le sens de cette expérience sans elle ? Elle doit juste venir pour dire que tout est très bien ? C'est la fille d'un des plus grands danseurs du vingtième siècle !

- On peut envisager quelques ajustements…

Erik eut un soupir irrité. Wegwood lui décocha un regard entendu : Mills commençait toujours par dire non et s'arc-bouter. Mais cette fois ci, le danseur ne temporisa pas.

- Elle est forte et cohérente. Je suis restée longtemps avec elle, d'abord dans un salon de thé et ensuite chez elle dans un appartement désuet où tout renvoie aux Ballets russes… Elle a parlé de tout, mais surtout de la danse. Elle sait ce qu'elle dit.

- Ce que tu dis me plaît, nuança Wegwood. On doit s'attendre à être bousculés. C'était quand même un enjeu de départ. Et tu as raison : c'est sa fille !

Mills resta songeur :

- Mais c'est toi que je vais surtout filmer quand elle sera là...

- Tu changeras d’avis. Tu changeras forcément d’avis !

Wegwood sourit devant l'audace et l'habileté d'Erik mais Mills faillit mal le prendre.

Mais  Mills semblait très ennuyé. Il se tourna vers le chorégraphe :

- Tu vas bien entendu défendre ton danseur...

- Bien entendu. Je pense qu'il voit juste.

Erik eut un grand sourire mais le metteur en scène resta crispé.

- Tu fais venir la fille de Nijinsky et tu vas faire un film fort !

- Il y un producteur qui prend des risques, un metteur en scène, des danseurs, des acteurs. Baldwin est un petit producteur.

Erik resta tenace :

- Baldwin mène à bien un projet ambitieux avec une forte charge esthétique. Il a convié Kyra Nijinsky et il sait qu'elle est respectueuse de son père. 

Wegwood parut impressionné.

- Vu sous cet angle...

Mills finit par dire :

-. On va faire confiance. Et nous avons Erik qui a fait la conquête de mademoiselle Nijinsky.

La remarque amusa quoiqu' Erik ne la trouvât pas drôle. On prit un verre et on se sépara.

 Le lendemain, Julian arriva. Il avait bien compris que la rencontre entre Erik et la fille de Nijinsky avait été décalée et que le danseur ne pouvait venir le chercher.

- Erik, je suis très content !  J'ai longé la côte en voiture et c'était magnifique.

Il avait son masque mondain et cet élégant phrasé qui le caractérisait. Sa silhouette imposante emplissait l'espace. Il portait des vêtements clairs et n'avait rien abandonné de son élégance. En outre, il paraissait plein d’espoir et d’attente. Très content lui-aussi, Erik ne pouvait endiguer son malaise. Au moment même où arrivait son ami, il faisait la belle rencontre d'une jeune fille et en restait ému. Que pourrait-il lui dire quand il s'était laissé guider par la beauté d'un corps et d’un sourire et en restait bouleversé ?

Julian, qui ne savait rien encore, faisait la connaissance de Wegwood qui se trouvait avec Erik quand il était arrivé et semblait enchanté. L’Anglais, d’ailleurs, se montrait bavard, évoquant avec humour les premières semaines de tournage et le caractère dépaysant de cette grande demeure et des paysages alentours. Comme il lui indiquait des excursions à faire et des lieux où dormir et se restaurer, il vit Julian se rapprocher d’Erik et lui effleurer la joue. Christopher ne fut pas offusqué, la donne des entre ces deux hommes étant claires mais il comprit le message et s’éclipsa. Ils restèrent seuls sur la terrasse dans une lumière déjà vibrante.

- Tout a l’air de bien se dérouler et tu es bien entouré.

- Oui, tout est très surprenant en même temps…