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 Elle avait longtemps habité Los Angeles mais résidait maintenant à San Rafael. Elle vivait dans une maison de petites dimensions qui était claire et bien aérée. Elle était seule mais prise en charge. Manifestement, on lui faisait les courses, le ménage. Rien n'était négligé ou à l'abandon. Dans le salon, où elle le reçut, elle le laissa seul pour mettre dans des vases toutes les fleurs qu'il lui avait offertes et cela prit un peu de temps.

- Prenez place, voyons !

 C'était un décor un peu standardisé, avec un grand canapé, des fauteuils confortables, une table pour recevoir la famille et une grande bibliothèque, d'autres petites tables. Il ne voyait là qu'un intérieur américain, somme toute banal mais un regard plus attentif montrait qu'elle était européenne et raffinée. Les rideaux, la teinte des murs, les grandes lampes qu'elle avait choisis et l'absence d'excès, de surcharge. Elle avait sur une sorte de dressoir, accumulé les photos de famille et celles qui ne pouvaient tenir sur le meuble, étaient  encadrées. Il vit son père et sa mère très jeunes d'abord puis déjà d'un certain âge. Ils étaient tantôt ensemble, tantôt séparés. La première photo était celle du mariage. Romola, vêtue d'un tailleur blanc, portait dans ses mains un long bouquet. Elle regardait le photographe mais son visage n'était pas très visible. Elle baissait un peu la tête et portait un petit chapeau blanc. Nijinsky était en costume et avait l'air charmant en jeune mari souriant. Il vit aussi des photos de ses parents à elle celles de deux petites filles. Elle était la plus grande et l'autre devait être Tamara, sa sœur mais aussi sa tante, Bronislava. Et bien sûr, des photos d'elle avec Romola et Vaslav, le père et la mère. Mais plus Tamara. Pour l'instant, cela restait très familial, ancré dans l'enfance. Sur un autre pan de mur, cependant, au milieu de ses dessins à elle, d'autres photos apparaissaient, toutes également encadrées. On la voyait adolescente mais bien plus sage que sur l'album d'Irina et surtout amoureuse. Elle posait près d'un homme jeune, longiligne, à l'élégant visage rusé. Le même jeune homme posait près d'un petit garçon qui devait être leur fils : Vaslav Nijinsky- Markevitch. C'était un garçonnet au visage très rond. Il souriait gentiment. Ce ne fut pas tant l'enfant qui l'intrigua sur ces photos somme toute assez convenues mais le « mari ». Dans l'album envoyé par Irina, il figurait à côté de Diaghilev. En regardant avec attention le visage d'Igor Markevitch, il fut renvoyé à celui de l'imprésario. Les goûts de Diaghilev en matière de jeunes hommes étaient connus. Il avait lu récemment qu'il les aimait très jeunes et très entraînés physiquement. Il était amoureux des corps des danseurs. Il les formait exigeant d'eux un grand sens des Arts et bien sûr, du talent sinon du génie. Il les voulait sensibles. Alors, quel était le lien entre ce jeune homme au long visage à peine sorti de l'adolescence et cet homme mûr aux traits plus fermes et à l'expression plus responsable ? Markevitch avait l'air content de poser auprès de ce petit garçon joufflu comme s'il endossait un nouveau rôle. Un nouveau rôle ? Alors, quel était l'ancien ? Il avait eu une liaison avec Diaghilev. Oui, c'était cela. Markevitch était Ukrainien, ce qui induisait qu'il savait le russe. Sa famille était aristocratique. Il avait appris tout jeune le piano dont il était virtuose, la direction d'orchestre et plus tard, la composition. Il avait rencontré Diaghilev en 1928 mais « l'homme terrible » était mort un an après. Et Kyra se trouvait dans leur sillage et il le comprenait, elle en était tombée amoureuse et l'avait épousé. Ils étaient allés de Paris à la Suisse, de la Suisse à l'Italie...

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Elle s'était mariée avec lui, le jeune compositeur dont il avait lu qu'il était, tout jeune, vaniteux, complexé mais très orgueilleux car Diaghilev lui avait fait commande d'une musique de ballet. Il était plein d'espoir et les années à venir avaient montré qu'il avait de la force et du talent. En Italie, il avait été un grand chef d'orchestre. Comme il avait dû être charmé : la fille de Vaslav, rien moins qu'elle ! Il savait bien et tout le monde le savait qu'aucun des autres danseurs vedettes des Ballets russes n'avaient suscité la même adoration ! Si cela le rapprochait du mythe, comment refuser ! Elle devait être extravagante, brillante, excessive et si semblable en visage au danseur mort à la danse ! C'était un mariage qui avait dû être compliqué  et qui avait pris fin. Était-ce elle qui s'était séparée de cet époux difficile ? Il l'ignorait mais il savait que c'est lui qui avait élevé leur fils. Cela aussi, il l'avait lu. Pourquoi, il voulait l'ignorer. Dans les années cinquante, elle était à Rome, sans son enfant. Ensuite, elle était allée en Californie. C'était violent, difficile, paradoxal. Quelle vie ! Quelle vie !  Peut-être n'en souffrait-elle plus longtemps, après tout ! Elle avait trouvé le dessin, elle aimait la solitude et ce fils dont il ne savait rien lui avait donné quatre petits-enfants. Sur les photos où elle les tenait dans ses bras ou les portait sur ses genoux, elle semblait très heureuse. Il n'y avait rien à dire.

Elle revint et posa sur une petite table une vase plein de grands lys.

- Que vous inspirent toutes ces photos ?

- Je vois passer votre vie...

Elle lui montra des dessins de décor, de costumes pour les ballets qu'il évoquait : le Faune, Jeux, Le Spectre.

-Vous ne pouvez connaître tout cela.

-En effet, non.

Il regarda avec attention tout ce qu'elle lui donna à voir et répondit à ses questions. Puis, elle donna ses impressions :

- Vous savez : je suis une gardienne. Ce que je vous montre témoigne d'une époque disparue. Il y a avait une effervescence extraordinaire, une sensibilité qui n'est plus palpable désormais. Le temps a passé. Je comprends que les ballets qu'a dansé mon père et ceux qu'il a créés ne peuvent qu'être montrés différemment. Seulement, c'est mon père. J'ai parfois vu fort peu de fidélité...

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- Tout le monde, dans ce film, tente de présenter les ballets et les textes au plus près de lui.

- Oui, vous m'avez envoyé des notes là-dessus, une copie du scénario et des vidéos. Le souci que j'ai est que les répétitions, à vous entendre, sont finies.

- Elles le sont.

- En ce cas, vous aurez beau me dire que vous pouvez faire des modifications puisque je suis invitée pour donner mon avis et le donne dès maintenant, ce que je demande ne sera pas pris en compte.

Erik sursauta ;

- Et pourquoi cela ?

- Vous semblez bien peu connaître le monde et ses travers !

- Je le connais assez pour savoir qu’on vous écoutera. Je m'y engage !

Elle posa sur lui ses yeux verts :

- En ce cas, je vais être franche. J'ai vu les vidéos du «  Spectre de la rose » et du « Faune » tels que vous les avez répétés. Je mentirais en vous disant que j'ai tout aimé.

Il lui front avec vaillance :

- Que dois-je faire ?

- Répétez de nouveau et vous comprendrez. Toutefois, je vais écrire ce qui me semble juste. Vous leur expliquerez. Ils n'oseront tout de même pas me mécontenter !

- Non, je ne pense pas.

Les yeux brillants, il poursuivit :

- Bien. Pourquoi ne dites-vous rien de « Jeux » ?

- Ce que vous faites est très bien. Là, je n'ai rien à dire. Et puis, je sais que vous avez insisté pour que ce ballet soit présenté à New-York et je vous en sais gré.  Je vous suis reconnaissante pour votre détermination.

. Je suis mécontent de moi sur les deux ballets que j'ai interprétés à New- York.

Elle était rusée et faisait attendre :

- Vous avez tort. Vous êtes très bien formé et votre technique est excellente. Vous êtes très expressif et vous sautez merveilleusement. Vous avez un don. C'est évident. Ils le savent à New York : vous êtes programmé, la salle est comble. Ils ne sont pas prêts de vous laisser partir. Je me trompe ?

- Non.

- Ils vous ovationnent. Ils se lèvent pour vous.

- Oui.

- Vous faites plus que les éblouir : vous les atteignez.

- Oui.

- Il ne faut pas confondre votre amour pour la danse et votre grâce infinie avec les errances dans lesquelles on peut vous entraîner. A votre égard, je ne parlerais pas de « talent ». Irina n'aurait pas pris la peine de vous consacrer tant de temps s'il avait été question  de « talent ». Vous avez réussi à imposer « Jeux » au Ballet de New York qui n'en voulait pas. Vous êtes au centre du film. Parlez-leur et vous verrez ce que vous obtiendrez.