plateau de CINEMA

Le lendemain matin, cependant, il constata que beaucoup de monde était arrivé. La villa avait de multiples chambres et toutes furent occupées. Le travail commença tout de suite. Wegwood et ses danseurs descendaient au studio et s'entraînaient le matin pour répéter et  l'après-midi. Erik reprenait ses textes  et les travaillait avec un coach. C'était une quadragénaire blonde, très sérieuse, et autoritaire. Elle était comédienne de formation. Le jeune homme lui fit confiance pour ce qui est du travail articulatoire et les résultats furent rapides. Mais très vite, il ne fut pas vraiment d'accord avec sa façon de faire et le lui dit. Elle le prit de haut. Elle lui fit remarquer que le Journal n'était pas l’œuvre d'un danseur et d'un chorégraphe mais d'un jeune homme qui souffrait d'une psychose grave.

- Avant d'être malade, il était danseur. Être danseur n'est pas un obstacle à l'intelligence. Il n'avait sans doute pas écrit avant d'aller si mal mais quand il la fait, il a convoqué l'interprète et le chorégraphe et l'homme blessé bien sûr.

- Peut-être mais là je vous parle d'un esprit torturé par la maladie, entouré par des médecins, confiné dans un petit espace, assailli par des visions terribles, pris par le mysticisme !

- Il était mystique avant, je le sais.

- Vous le savez ?

- Mais oui, il y a si longtemps qu'on me parle de lui et j'ai dansé ses rôles...

-Vous n'écoutez pas mes remarques sur votre façon de dire certains des textes. Vous serez filmé et vous faites fausse route.

- Vous pourriez me laisser faire ?

- Vous êtes très jeune et imbu de vous-même. Ça n'ira pas comme vous voulez.

-  Si !

Très choquée et remontée, elle insista et fut suffoquée que ce danseur mais qui n'était pas une star internationale l'écouta si peu. Ils se disputèrent sans cesse. La seconde personne qui l'indisposa était la ballerine Caroline, l’Américaine. Elle devait être sa partenaire pour le Spectre de la Rose. A New York, il avait dansé avec une danseuse étoile impeccable mais Caroline manquait de technique et de charisme. Il ne désarma pas et obtint son remplacement. L'ambiance n'était pas au beau fixe. Pour clôturer le tout, Kyra Nijinsky fit savoir qu'elle remettait le rendez-vous avec le metteur en scène.  Un soir qu'il écrivait à Julian comme il avait promis de le faire, une idée le traversa. Kyra Nijinsky inaccessible ? Il fallait Irina. Il n'avait cessé d'être en contact avec elle même si leurs échanges étaient épisodiques. Il se souvenait maintenant. Elle avait connu la fille de Nijinsky. Quand il prenait des cours avec elle à Copenhague, elle le lui avait dit. Passionné, il oublia le décalage horaire. Il était quatre heures du matin au Danemark quand elle lui répondit :

- Oh madame, pardon pour l'horaire ! Il est dix-heures, ici ! Je viens de me rendre compte...

- Non, non, Erik. C'est la première fois que je vous sens distrait. En général, c'est moi qui vous appelle à n'importe quelle heure !

- Ce film que je tourne  en Californie est difficile.

- Je le pense bien. Vous m'avez présenté le scénario et me l'avez commenté mais vous n'avez pas été assez bavard.

Irina voulait connaître la façon dont les chorégraphies de son père étaient  travaillées. Devant ses réticences, il finit par l'interroger. Elle fut véhémente :

- Erik, vous travailler avec un chorégraphe doué et je sais comment vous dansez mais ça ne peut suffire. Vous faites à votre guise et  ne mesurez pas les conséquences. Ce que Nijinsky a imaginé pour ses ballets est perdu. Cela signifie que pour Jeux et le Faune, vous êtes dans la reconstitution. Il n'a rien noté d'abord puis s'est ressaisi  inventant un système de notations connu de lui-seul. Tout ceci s'est perdu ou a été transformé.

-  Kyra Nijinsky  se dérobe.

- Elle est la clé. Ne soyez pas inquiet. Je connais Kyra. Je vous ai peu  parlé d'elle, c’est vrai.  Quand vous la verrez car vous allez la voir, vous serez au-delà de toute exégèse. Donc, orientez bien vos questions, et  faites preuve de patience.  Je vais l'appeler. Je vais vous envoyer un colis que vous devrez lui remettre. Elle vous rencontrera et vous saurez...

C'était un dimanche soir dans la grande villa et Erik appelait d'un bureau. Wegwood y entra sans savoir que son danseur était là et fut surpris de l'entendre parler dans une langue qui n'était pas l'anglais. C'est vrai ! Erik était danois. C'était la première fois qu’il entendait Erik parler une autre langue que l'anglais. Le jeune homme semblait exalté et aux brèves réponses qu'il lui fit, il devina qu'une solution se profilait.

Cinq jours après,  le danseur lui dit ainsi qu'à Mills.

- J'ai étudié, il y a longtemps, avec une danseuse finlandaise qui avait eu comme amie de jeunesse la fille de Nijinsky. J'ai reçu un paquet, une sorte de présent que je dois lui remettre. Tout est arrangé et le rendez-vous aura lieu dans une semaine. Elle souhaite me voir dans un lieu public et seul. Elle voudrait un endroit calme où elle puisse parler. Pas de caméra. Pas d'enregistrement. Pas de chorégraphe. Elle et moi. Les questions doivent bien s'enchaîner.

Wegwood ne s'offusqua. Mills fut insistant :

- Mais à la suite de cet entretien, elle annoncera sa venue ?

- Oui.

Baldwin qui était à Los Angeles, eut du mal à accepter une telle nouvelle. Tout semblait trop compliqué et surtout il perdait du temps donc de l'argent. Mais Erik, lui, savait qu'Irina avait fait ce qui devait être fait. Elle avait écrit et appelé Kyra. Comme convenu, il commença à lui envoyer de grands bouquets de roses blanches. Il le fallait, il la connaissait si bien ! Irina fut ferme : « Erik, ne la sous-estimez pas ! ».

Le 6 juillet 1987, il s'en souviendrait toujours, il avait rendez-vous avec Kyra Nijinsky  dans le « petit salon » d'un hôtel de moyenne gamme. Une semaine durant, il avait affronté Baldwin, Mills, Wegwood, les danseuses, le scénariste-adjoint, certains conseillers techniques et le compositeur de la musique du film mais il n'avait pas lâché. C'était à lui d'aller la chercher. De guerre lasse, on lui céda. Il devait aller à San Rafael au nord de los Angeles et la retrouver en milieu de matinée. Il hésita pour savoir s'il devait rouler de nuit ou dormir à l'hôtel puis retint un départ nocturne. Il remplit l'arrière de sa voiture de gerbes de lys et de roses blancs. Son émotion était extrême. Le film qui dans les faits existait déjà malgré le peu de scènes tournées, commençait pour lui ce jour-là et il lui sembla qu'il comprenait enfin ce qu'il devait y faire. Il roula calmement. La circulation de nuit aux États- Unis l'amusait toujours, tout y étant si réglé. Il fallut sortir de Los-Angeles, traverser un nombre invraisemblable de quartiers plus ou moins éclairés, s'arrêter à des intersections comme il n'en existait qu'aux U.S.A, rouler encore, quitter ces quartiers interchangeables, qu'ils fussent cossus ou pauvres pour le littoral et prendre une route côtière. Il n'avait pas vu grand-chose de la Californie, tout au plus quelques villes côtières et une partie de Los-Angeles. Le trajet qu’il devait faire lui faisait contourner San-Francisco. Erik, en roulant ainsi se dit qu'il rejoignait des milliers de voyageurs européens antérieurs à lui et qu'ils étaient aussi stupéfaits qu'eux  car pour un habitant de l'ancien-monde, ces vastes routes, cette façon de circuler et de signaliser ne pouvait appartenir qu'à l'Amérique. Il se semblait semblable à tous les autres : c'était fascinant ! Ces entrelacements, ces espaces qui ne finissaient jamais, cette idée lancinante que douze heures après, on n'était encore nulle part ! Et cette incroyable variété de paysages et de personnes ! Il était content, il roulait. La nuit était sereine et de l'arrière de la voiture, lui arrivait l'odeur des roses. Quand, sur l'autoroute, il dut bifurquer pour prendre la direction de la petite ville, il se sentit heureux. La nuit était vraiment belle et son attente si intense !  Elle lui avait dit Woodland Avenue, Nigthingale Inn. Était- ce possible, un nom aussi poétique ? L'aube arrivait. Tout l'amusait. Il attendit  et marcha longtemps aussi dans un centre-ville désert où l'hispanisme avait encore ses droits. Elle avait dit « près d'Albert Park ». Il y était. Enfin, après trois cafés dans trois endroits différents, il fut prêt. Les roses avaient souffert du voyage. Il serra les lèvres : offrir un bouquet fané  à la fille de Nijinsky ? Il était vraiment bête. C'était un hôtel quelconque mais très américain : de grandes pièces, de la moquette, des couleurs inattendues et un personnel très aimable. Il la demanda. La réceptionniste parut gênée : personne du nom de « madame ou mademoiselle Nijinsky » n'avait laissé de message pour lui. Il se reprit :

- Et madame Markevitch ?

- Oh, elle vous attend là-bas au fond, vous voyez ? Le salon vert !