LOs Angeles

 Un coach allait arriver qui ferait faire un vrai travail à Erik non seulement pour qu'il sache parler clairement et dans l'esprit du film de son métier de danseur mais aussi pour qu'il réussisse à faire passer son amour pour cet Art. Le plus difficile serait de lui faire dire des extraits entiers du Journal de Nijinsky car il fallait qu'il fît un travail de comédien. Mills devait assurer la mise en scène. Il devait entremêler les scènes où Erik parle du New York City ballet, celles où il fait des étirements, travaille à la barre, longtemps et seul et celles où son chorégraphe le fait travailler. Il devait saisir les interactions entre le chorégraphe, Erik et la quinzaine d'autres danseurs qui interviendraient à divers moments. Enfin, c'est lui qui devait mettre en scène le questionnement d'un danseur contemporain, jeune et très lancé, sur le danseur russe qui avait, par son génie, modifié la représentation de la danse au début du vingtième siècle. Il revenait à Erik de faire sentir ce lien de plus en plus violent entre Nijinsky et lui. Il lui revenait aussi de savoir se situer face à Kyra Nijinsky qui devait intervenir à différents moments du film. Il devait figurer le spectre que son père avant dansé, le Faune que le danseur russe avait créé et dansé et le jeune joueur de tennis de Jeux, une autre chorégraphie de son père.  Bien sûr, quelques spécialistes parleraient de  Nijinsky. Tout ceci cependant, faisait Baldwin voulait que Kyra parût dans le film au moment où le tournage était transféré à Los Angeles. Wegwood et Erik avaient rendez-vous avec elle quelques jours après mais il était évident que la producteur était inquiet. La fille du danseur était une personne heurtée, au caractère difficile mais elle pouvait parler de son père, de ses chorégraphies, de ses dessins. Elle-même avait dansé et peint. Aux propositions de Baldwin et de Mills elle avait d'abord opposé un refus ferme pour ensuite accepter. Elle avait refait le même va et vient et pour le moment, elle était d'accord. Les répétitions de la Rose, du Faune et de Jeux se feraient à Corona del Mar mais les ballets en costume et avec décor seraient filmés à Los Angeles. Elle pourrait commenter le travail de Wegwood et devenir l'interlocutrice d'Erik pour ses rôles et il allait de soi qu'elle pourrait être un atout extraordinaire pour qui savait la prendre...Bien sûr, Nijinsky avait eu une autre fille, Tamara, mais celle-ci n'avait quasiment pas connu son père lors de sa carrière de danseur. Il était déjà malade. La contacter pouvait représenter une alternative malgré tout et cela avait été fait mais son témoignage était clair : son père malade restait muet devant elle. Il avait des accès de gourmandise. Il aimait dessiner. Elle disait que quand il ne dansait pas, au moment de ses années glorieuses, il était quelqu'un de plutôt végétatif. Elle disait qu'aujourd'hui l'évolution de la psychiatrie et de la médecine lui permettrait de chorégraphier sinon de danser. C'était une femme sympathique mais Baldwin ne pensait pas que le film puisse beaucoup avancer avec d'aussi maigres confidences. Donc, pour que le film vive et soit conforme à son scénario de départ, il fallait la fille qui avait connu son père encore créatif, non, l'autre.

Après cet exposé, Erik sentit les regards converger vers lui. Il dit bien sûr qu'il espérait avoir un bon contact avec Kyra Nijinsky. Mills parla ensuite de la façon dont il allait imbriquer les scènes de danse, les répétitions, le travail individuel d'Erik et les textes du Journal. Il parla de la musique. Il aurait bien sûr Stravinski, Debussy et Von Weber mais de la musique contemporaine qui accompagnerait le parcours du danseur. Wegwood fit une mise au point sur son travail de chorégraphe. Caroline et Adelia, les deux danseuses présentes parlèrent de leurs rôles dans le film. Il manquait bien sûr la présence d'un costumier, d'un décorateur, de musiciens...Erik le sentait, l'entreprise était ambitieuse, compliquée. Il serait lui-même puis se tendrait tellement vers le danseur mort qu'en scène, il devrait faire plus que l'évoquer. En outre sa façon de dire les textes devraient montrer des interférences entre sa vie et celle du grand danseur...la difficulté consistait pour lui à vérifier que ce lien existait déjà où à le construire. Il avait accepté le projet avec fougue. Il était au pied du mur...On dîna joyeusement ce soir-là et Erik décida de ne pas avoir peur. Il appela Julian et lui dit ses impressions. Ce fut une conversation sans à priori.