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Erik Anderson a dansé pour John Neumeier un 

ballet sur Nijinsky. Entretien entre le chorégraphe 

et le danseur...

-Vous voyez, lui dit le chorégraphe, combien de spectateurs obscurs ont pu aimer ce que vous avez montré ! Pour Vaslav, je fais confiance à trois danseurs : au premier, je  demande de me donner ce jeune russe de dix-neuf ans qui saisit sa chance tout en sachant qu’elle est tout autant le fruit de son génie que celui d'un marchandage des corps. Je veux du second qu'il me présente celui qui danse et crée. Et à vous, je vous demande de montrer celui- qui  plus tard, malade et cerné, pense que se souvenir de ce qu’il a été permet de retrouver la chance et ne la rencontre pas. Je veux celui qui dessine ces figures géométriques, ces masques effrayants, avec des yeux étranges rouge et noir, ces étranges portraits de femme qu'il a dessinés et ces grandes araignées qui représentent Diaghilev. Je veux maintenant que vous nous donniez cet homme malade d'aimer l'humanité. Souvenez-vous : «Je suis un homme qui déborde d'amour et qui s'entête à faire pour son prochain tout ce qui est possible. » Vous devez nous le donner comme celui qui est la Vie en Dieu. Pour ce qu'il a dit. Pour ce qui l'a transpercé. Et si vous ne pouviez le faire plus jeune, maintenant, vous le pouvez. 

Pendant les répétitions de Vaslav, un lien fort se tissa entre le chorégraphe et Erik. Ce fut un temps en dehors de temps. Neumeier le dirigeait comme jamais. Lui jouant ce danseur assailli par la maladie, la violence, le délire mystique. Lui, cerné par un hôpital psychiatrique, des médecins. Sa mère, sa sœur, son frère malade se déplaçant lentement. Les ballets qu'il avait incarnés revenant devant lui.

-Voyez-vous, là, il se revoit dans Shéhérazade : le bel esclave...Montrez-le moi plus déchiré...

- Il contemple son double : le Faune mais il ne saurait plus être comme lui. Refaites-moi ceux vous venez de faire. Intensifiez.

- Il y aura des projections de ses dessins ; certains d'entre eux. Je sais que vous avez eu accès à beaucoup d'entre eux. Votre visage ; je veux plus d'adéquation avec ce qu'il a dessiné. Votre gestuelle aussi. Cherchez, Erik.

Il fallait qu'il évoque tant par sa danse que par son immobilité les déchirements causés par une épouse qu’il aimait. Il fallait qu'il évoque Diaghilev et là, le chorégraphe le sentait, son danseur hésitait encore :

- Il faudrait que je parle avec elle. Ce qu'elle disait de son père et de lui. Là, je ne sais pas encore...

 Les reprises étaient nombreuses. Neumeier voulait de lui la perfection. Tout geste, toute posture était repris. Les indications étaient données avec calme. En tenue de danse, le chorégraphe, dans une lumière froide d’hiver, guidait son danseur. S'il n'avait appris avant lui qu'il n'existe pas de geste en danse qui ne soit pas un poème, Erik le sut davantage. Tout était là. Les mouvements des bras, l'inclinaison du visage, les tensions, les figures.

- Encore. Encore.

 Vaslav malade, effrayé, consentant commençait à apparaître. Fatigué, lucide terriblement. Perdu.

- Oui, voilà. C'est ce que je vous demande.

 Il travailla longuement seul avec lui et ils furent aussi émus l'un que l'autre de ce qu'ils faisaient naître. Il leur arrivait de s'arrêter quelques instants et de chercher. Qu'est ce qui pouvait être mieux ? Comment le rendre ? Ils se remettaient au travail. Encore. Encore. Erik se sentait loin du film, loin de l'odalisque, du prince oriental, du fantôme de la Rose. Neumeier l'invitait au dénuement, à l'abandon et il lui donna de lui ce qui lui était dû dans le silence de la danse et son accomplissement.

- «  On va encore répéter que Nijinsky est devenu fou, que ce danseur est un histrion... »

- Vous êtes celui qui doit le représenter maintenant. Vous touchez au but.

- « Des colombes, on en voit partout. On en voit sur les icônes...Ce n'est pas sur les icônes qu'il faut chercher Dieu mais dans le cœur des hommes... »

- Vous savez cela comme il l'a su lui-même.

- « Je ne perdrai pas la raison mais je vais au-devant de bien des larmes...Je suis un être simple comme tous les gens affectueux. »

- Vous dansez déjà cela. Est-ce si intense?

- « Je n'aime pas la mort, je la veux et cherchant à l'unisson de ceux qui me devinent, j'aime tous les hommes, Dieu, la vie...Intense, oui, il le faut. Il ne manque pas d'hommes politiques  dont on peut dire qu'ils sont des hypocrites, qui comme Diaghilev n'aspirent pas à l'amour universel et ne songent qu'à celui qui leur est dû. »

Les répétitions se poursuivaient. Neumeier le reprenait, le guidait. Encore. Encore. Il dansait maintenant avec ses doubles.  Quelques ajustements et c'était bien. Erik répéta encore et encore avec les autres danseurs et  dans les yeux du grand chorégraphe, il lut une joie intense. Tout s'était mis en place. 

En novembre 1991, la première eut lieu à Hambourg. Erik sut qu'il n'avait jamais été aussi magnifique. Neumeier lui dit :

- Vous vous souvenez de ce que je vous ai dit quand je vous ai rencontré ? Les spectateurs qui ne peuvent bouger car ils doivent rester assis mais dont les émotions bougent. En le dansant malade, vous avez fait reculer leur peur. Celle qu'ils ont face à la maladie, à la folie. Je sais que ça a pu être épuisant pour vous mais vous leur avez donné cela. Vous avez pu le faire car vous vous êtes simplifié. Je suis content, même s'il vous en a coûté, d'être arrivé à cela.

- « La Beauté changera le monde ? », vous savez, la phrase mal comprise du prince dans L’Idiot…

- Oui. Si vous n'aviez pas tenu compte de cette phrase, vous n'auriez pas dansé ici. Et bien sûr, pas seulement cela ; chaque danseur qui vient ici et reste longtemps a j'espère reçu de moi ce que je tentais de lui donner : l'amour de la danse et la confiance.

- Cela ne me dit rien sur ce spectacle...

- Vous lui avez répondu ; dans la perfection et la cohérence. Personne dans la salle ne pouvait attendre mieux.

- Je voulais changer la vie par la façon dont je dansais !

- Vous le vouliez et vous l’avez fait jusqu’à aujourd’hui ! Maintenant, chorégraphiez ! Vous êtes prêt.

- Au sein d’une compagnie ? La mienne ?

- Cela, Erik, je ne le sais pas, c’est votre chemin mais le fait est que vous êtes prêt. Des ballets naîtront et ils vous seront chers. Ce sera très personnel…

- Vous savez cela ?

- Oui, vous donnez tout, jusqu’à votre sang…

- A la danse ?

- A la danse.

Erik n'avait cessé pendant toute la préparation du ballet de relire le carnet de Kyra et leurs lettres. Il avait souvent regardé l'unique photo qu’elle lui avait laissée. Et il avait en mémoire tous ces échanges téléphoniques avec Irina. Il donna le carnet à John Neumeier qui le regarda stupéfait.

- Je ne peux accepter...

- Bien sûr que si. Il n'est pas de toute façon « à moi » et je vous sais collectionneur de tout ce qui a trait à Nijinsky.

Le ballet fut présenté en Europe et aux États-Unis. Chloé le vit à Hambourg et Julian, à Londres. Wegwood et Mills prirent l'avion à Los Angeles pour l'applaudir à New York. Neumeier suivait partout et jamais Erik ne saluait seul. La critique était unanime. Anderson avec un tel chorégraphe !

Et ce fut tout. Il avait donné au Danseur tout ce qu'il était en droit de recevoir et celui-ci semblait ne plus le hanter. Et il avait reçu de Kyra Nijinsky trois autres photos de son père dont il n'avait parlé à personne. Et plusieurs lettres dont il n'avait rien dit non plus.

Il rencontrait la Joie. Et comme il paraissait très rayonnant, Julian évoqua de nouveau l’idée de créer une compagnie de danse qui s’installerait à Londres, dans un beau théâtre…