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Quant à l’Opéra de Hambourg, c’était un merveilleux terrain pour Erik et dès qu’il le vit sur scène, il comprit qu'il ne s'était pas trompé. John Neumeier le dirigeait magnifiquement.  Il n'en admira que davantage son danseur et sa possessivité, bien qu'il fut assez rusé pour ne pas l'afficher, se renforça. Comme il naviguait entre Paris et Hambourg, il parut, lors d’un de ses séjours, très exalté.

- Tu sais, j’ai revu Christopher Wegwood au Palais-Garnier !

- Il est en vacances en France ?

- En fait, il est en attente. Il n’a pas renouvelé son contrat aux USA et veut de nouveau travailler en Angleterre. Nous avons dîné ensemble et beaucoup parlé.  Son idée est d’être à la tête d’une compagnie de danse et petit à petit, nous en sommes arrivés à l’idée d’un projet commun….

- Tu ne l’as que très peu vu et connu. Tu t’associerais avec lui ?

- En fait, nous nous associerions. Une compagnie de danse naîtrait dont il serait tout d’abord le directeur artistique. Toi, tu serais dans un premier temps le danseur-phare avant de créer toi-aussi. Il a du métier et présenterait un répertoire large et, disons populaire tandis que toi, tu pourrais présenter des chorégraphies plus complexes, plus difficiles d’accès.

- Et toi ?

- Nous trouverions un lieu qui nous convienne et le nom de la compagnie serait un choix commun. L’un et l’autre, vous avez de l’argent à investir et j’en ai moi-même, comme tu le sais. Je suis un homme d’affaires et je suis rigoureux. Disons que je peux remplir les fonctions de directeur administratif.

- Tu ferais ça ?

- Je t’assure que je ne plaisante pas et Christopher en a été pleinement conscient. Il sait que je vais t’en parler. C’est le bon moment pour chacun d’entre nous !

Erik ne le prit pas au sérieux.

- Non, toi directeur d’une compagnie où je…Ah non !

- Tu as tort. Tu es dans de bonnes dispositions pour envisager la suite de ta carrière. Tu es plein de sérénité. Je t'ai vu rieur, drôle, joyeux mais jamais ainsi. Même au Danemark, tu n'étais pas comme ça. Une sorte de paix intérieure.

- Cette argumentation n’est pas convaincante ! On laisse cela. Et puis…

- Et puis ?

- Tu n’irais pas croire que tout changerait…

- Bien sûr que non, Erik.

- Ah vraiment ?

- Je ne pense pas que tu changeras ou du moins, pas maintenant…

- Tu as raison !

Il riait toujours mais Julian par la sagacité et la dureté de son regard, vérifia son emprise. Erik avait toutes les chances de dire oui. Pour l’instant, s'il n'adorait pas Hambourg, le danseur aimait y travailler car John Neumeier avait tout donné à con corps de ballet. Cela faisait de lui un homme totalement respecté. Quand il entrait en salle de répétition, tous se taisaient et attendaient. Un respect unanime l'entourait. Il s'exprimait avec clarté, ne montait pas le ton, paraissait quelquefois un peu las ou restait quelques instants en silence. C'était sa façon de signifier que ses indications n'étaient pas suivies comme il le désirait et que les danseurs devaient se reprendre. En général, cela suffisait. A la reprise, tout le monde était meilleur.

L’engouement d’Erik pour le chorégraphe américain trouva son point d’ancrage en février 1991, quand Vaslav fut mis en répétition.  Ce ballet, il l'avait conçu en trois tableaux : le jeune Nijinsky, ses difficultés dans le monde et la tentation représentée par Diaghilev dans un premier temps. Les Ballets russes, la consécration et les chorégraphies dans un second temps et pour finir le mariage et la folie. Trois itinéraires et trois danseurs. A Erik, il donnait le Nijinsky malade.

- Que ce soit vous qui le dansiez ainsi, j'y tiens beaucoup, Erik.

- Ce sera difficile.

- Des trois danseurs qui vont figurer Nijinsky, vous êtes et de loin celui qui a de lui la connaissance la plus étendue et je dirais aussi le partage.  Il y a ce professeur de danse qui vous parlait de lui ; il y a Kyra Nijinsky et il y le film.

- Justement : ces images de lui en Suisse, ces dessins...

- Vous devez danser celui qui a sombré. Souvenez-vous : « la mort est venue à l'improviste .Je l'espérais, n'ayant pas envie de vivre et je n'ai pas vécu longtemps. On me disait que j'étais fou mais j'existais bien que nulle paix ne me fut jamais consentie... »

Ils revirent le film ensemble. Erik prit enfin la mesure de ce que les spectateurs avaient vu. Cette intensité bouleversante et par moments cette grâce totale.