hambourg-brume

Le danseur Erik Anderson arrive à Hambourg, où il

doit travailler. Son compagnon de longue date, Julian, l'y rejoint pour

des journées magiques...

Julian vint aussi.  Pour lui, une ville européenne était toujours un dépaysement et celle-ci ne dérogea pas à la règle. Pour sa part, il trouva Hambourg belle malgré sa rigidité. Tout y semblait très bien réglé. Il aima les canaux, le port, la lumière diffuse de l'hiver et cette atmosphère si particulière des villes du nord de l’Europe. Celle-ci avait, comme d’autres villes allemandes, l’inconvénient d’avoir été abimée par la guerre. Restait donc à faire preuve d’imagination en restant bon public.  On était en décembre et la neige tombait souvent. C’était un premier bonheur pour Julian qui aimait que l’architecture baroque soit enneigée. Un autre bonheur était les musées de Hambourg.  Les tableaux de Caspard David Friedrich qu'il n’avait jamais vus que reproduits, le fascinèrent et à plusieurs reprises, il retourna les voir. Ce « Voyageur contemplant une mer de brume », ce pouvait être tout aussi bien Erik quand son art était une souffrance ou lui-même quand les démons du passé le reprenaient. Mais c’était un tableau plein d’élan, le jeune homme que le peintre figurait de dos, avait fait une longue escalade et mystérieuse escalade pour contempler, émerveillé, cette mer de nuages. En le regardant, Julian se sentait plein de confiance. Et cette « Mer de glace » était le froid de l’âme quand tout est désaccordé. Il le renvoyait à la relation difficile qu’il avait eue avec Erik à New York et à cette cruelle vengeance du Bronx et bien sûr aux déserts de l’enfance et du désamour. Mais ces impressions négatives s’évanouissaient vite quand il revenait au premier tableau ou à d’autres de Friedrich, qui lui étaient similaires. Erik et lui, après tout, étaient des conquérants, aussi audacieux que le jeune homme du tableau qui s’élève au- dessus de la mer de nuage et peut-être aussi vulnérables que lui, mais forts, très forts dans leurs idéaux…

Au sortir du musée, il n’en allait pas de même, bien sûr et la réalité reprenait ses droits mais tous deux le savaient et elle-aussi : ils vivaient un état de grâce provisoire.  Ce qu’Erik continuait de proposer n’était pas insupportable parce qu’il était plein de sérénité et que tous deux s’accommodaient de ses désirs. Aussi trouvait-il plaisir à descendre régulièrement dans un bel hôtel où son danseur venait le rejoindre. Davantage qu’à Londres ou qu’à Paris, il avait le sentiment qu’Erik en entrant dans son lit venait de sortir de celui de cette fille. Plus tard, ce serait trivial. Pour l’instant, il trouvait cela troublant. Son danseur avait beau être prudent, il retrouvait parfois sur lui des odeurs féminines. Elles étaient fugitives et dans l’ardeur de l’amour physique, elles s’étiolaient mais il était bon de savoir quelles étaient celles de cette fille. C’était, malgré tout, enivrant. Lui-même fit en sorte d’en laisser sur Erik, sachant qu’elle les découvrirait et en éprouverait de la confusion. Comme ils la mettaient à l’épreuve cette jeune fille que rien ne préparait à un tel combat ! Il se demandait si elle pleurait souvent ou si elle parvenait à rester gaie.Erik disait qu’elle l’était…Il dut se rendre compte cependant du manège de son amant et bientôt celui-ci ne trouva plus sur lui, quand ils s’étreignaient, que l’odeur d’un corps fraîchement douché. Il devina qu’elle faisait la même expérience que lui mais ne dit rien. L’ambiguïté de son danseur continuait de le frapper…

Il se mit à le voir beaucoup dans son appartement et insista pour qu’il en modifiât le décor, l'éloignant de son austérité originelle. Il y eut bientôt beaucoup de livres, de partitions, de vêtements sur des portants, des statuettes, des vases pleins de fleurs et des vêtements de danse. Des chaussons aussi. Il fut sûr qu’elle le remarquerait, cette fille bizarre qui restait amoureuse d’Erik et qu’elle en souffrirait. Il accentua le trait en laissant trainer quelques affaires. Il espérait toujours qu’elle finirait par se lasser des utopies affectives d’Erik mais il y croyait si fort qu’elle y adhérait. Quant à lui, même s’il se demandait où elles pourraient le conduire, il se gardait d’en parler. De jour comme de nuit, il occupait l’esprit de son danseur : c’était déjà bien assez.