John Neumieir

 Arrivée à Hambourg. Pour Erik, c'est une nouvelle donne. Un chorégraphe prestigieux et une possibilité

de garder en lui Nijinsky...

Erik arriva un peu tendu dans cette grande ville allemande aussi digne et hautaine que les capitales du nord qui avaient jalonné son enfance mais il comprit vite, qu’homme d'une ville et d'une fidélité, Neumeier était celui qu’il  lui fallait. Cet Américain originaire du Milwaukee était arrivé à Hambourg en 1973. Il  y était toujours en ce début d’année 1990. Mince, le regard bleu plein de vivacité, il semblait animé d'une vie intérieure sans fin et donnait le sentiment, quand il s'adressait à vous, de vous considérer comme la personne la plus intéressante de la terre non par fatuité mais par humilité. En parcourant les couloirs de l'Opéra de Hambourg,  Erik ne vit pas grande différence entre Covent Garden, l'Opéra de Paris et le New York City ballet. Il pensa même au Ballet royal danois. Il y avait partout ce mélange de solennité et de simplicité, ces recoins et ces escaliers, ces endroits oubliés et ces portes fermées sur des bureaux parfois imposants. Mais cette fois, il rencontrait John Neumeier, si lumineux et fier : la danse l’habitait nuit et jour et il adorait son théâtre.

- Ah, monsieur Anderson !

Le chorégraphe était amoureux du Danemark, qu’il connaissait bien, et particulièrement des châteaux royaux. Il admirait Bournonville qui avait tant influencé le monde du ballet dans ce beau pays nordique et appréciait la formation classique d’Erik, qui  en découlait. Et surtout, il respectait les rêves d’un enfant qui veut danser. Cet homme encore jeune qui se présentait à lui avait été comme tous ces jeunes garçons et ces jeunes filles que l’urgence de danser rend capable de tout. Il avait dû suivre un cursus d’études qui le concernait peu, passer des examens et faire des compromis en attendant le moment où il chausserait des chaussons de danse non pour s’opposer à qui ne le comprenait pas mais parce que c’était son métier. Neumeier savait que vouloir danser dès son plus jeune âge est à la fois un rêve et une tension mais que le rêve reste fort tant qu’on est enfant. Ensuite, on vit surtout la tension mais on cherche le rêve et on y parvient quand on est un grand danseur. Il savait qu’Erik en était un. Il avait fait ce film où, exalté et malmené, il s’était approché du danseur russe.

- Ah, "Le Danseur" ! Quelle émotion ! Je vais vous faire une confidence : j'ai eu du chagrin pour vous, oui, du chagrin. Pas de la pitié et encore moins de la condescendance. En effet, si l'on regarde bien le film, on vous voit dans la tourmente. Mais il apparaît, lui, Nijinsky. Certainement le metteur en scène, ce chorégraphe aussi devaient vouloir que vous vous en approchiez à ce point,  mais on a vous a surexposé ; ces profils, ces attitudes magnifiques. Vos postures corporelles sont comme traquées : l'odalisque, l'esclave oriental, le faune, le beau joueur de tennis, le jeune homme que vous  êtes. On a dû vous objecter quand vous avez tenté de réagir, car je suis sûr que vous avez essayé de le faire, que chacun de vos  chorégraphes récents vous avez mis au-devant de la scène. Vous savez, comme moi, que ça n'a rien à voir avec le fait d'être sans cesse filmé. Vous êtes parfait. Je ne sais s'il existe un chorégraphe qui puisse désapprouver votre travail ! Mais honnêtement, je me demande comment vous avez fait pour tenir. Passent encore les répétitions mais le filmage des ballets ! On vous a demandé l'excellence à chaque instant. Et je ne parle pas des textes. On ne vous a rien passé. C'est un parcours intense. Beaucoup de comédiens connus ont dû vous envier mais, je suis sûr, ont dû se réjouir d'avoir échappé à un tel supplice !

Les silences d’Erik parlaient pour lui. Ce film l’avait brulé. Soucieux de se faire comprendre, John Neumeier se racontait.

- Vous savez, il m'a saisi moi-aussi. J'avais onze ans, j'étais un jeune américain. Je suis entré dans une librairie, dans ma petite ville, là-bas dans le Milwaukee. J'y ai trouvé un livre avec des photos de lui : « La tragédie de Vaslav Nijinsky. » Il ne m'a plus quitté ni comme danseur ni comme chorégraphe. Tout ce que j'ai fait a été influencé, de près ou de loin, par Nijinsky et le restera. J'ai créé un ballet, Vaslav, en 1979 et il est dans mes projets d'en faire un autre, bien plus conséquent, sur lui...Cependant, je vais reprendre ce premier opus et vous le danserez. 

Erik se sentait en accord avec lui. Ce qui se vit au plus profond se dit peu. Le chorégraphe  voulait toucher et émouvoir les gens avec ses ballets mais il était toujours simple, un peu sur le qui-vive. Lors de sa première journée comme directeur du Ballet de Hambourg, longtemps auparavant, il ne pensait pas arriver à un tel niveau. Il avait, à ses dires, une vision mais pas de feuille de route. Sa principale source d’inspiration était la musique, les danseuses et les danseurs tout ce qui se passait dans sa vie influençait son art. Il était fidèle à lui-même :

- La danse est un art vivant, chaque ballet est différent à chaque représentation, je remets sans cesse mon travail en question. C’est peut-être la raison du succès. Vous êtes danseur, Erik, et vous savez ce qu'il en est d'un spectacle à l'autre. Vous savez ce qu'a déclaré une chorégraphe allemande vers laquelle vous auriez pu vous diriger, Pina Bausch. Elle a dit « dansez, dansez, sinon nous sommes perdus ». La danse est pour moi l’art le plus direct qui soit. La musique touche directement les gens et leur donne envie de bouger. Pendant les représentations, on ne peut pas bouger dans son fauteuil d’opéra mais on peut regarder et bouger intérieurement, se laisser toucher. Le langage de la danse est universel, tout le monde comprend son vocabulaire; la danse peut ainsi rapprocher les gens.

C’était un langage simple. Le danseur l’aimait.