Porrait FEMME JALOUSE

Elle prit alors sur elle d’aller voir Julian et obtint un rendez-vous. Il habitait près de la place des Vosges dans un appartement qu’un ami américain lui avait prêté  et, bien qu’il n’eut pas fait de difficultés pour la recevoir et s’adressa à elle avec beaucoup de simplicité, elle fut vite mal à l’aise. Très élégant, il marchait et s’asseyait comme un homme du monde et parlait cet anglais qu’utilise l’élite de Boston. C’était pour elle très irritant mais elle devait le reconnaitre, il était physiquement très séduisant et avait beaucoup de charme.

- Mademoiselle Farell, vous constaterez que je suis, depuis mon arrivée à Paris, d’une grande discrétion. Je ne vous aurais pas moi-même sollicitée mais vous voilà. Je vais être direct : même si votre intention présente n’est pas telle et que vous pensez venir me voir pour me sonder et vous rassurer, vous voulez me demander de m’écarter de lui. Je me trompe ? Vous voulez que je vous laisse !

- Oui.

- Vous avez du cran !

- Il a avec moi une relation  épanouissante.

- Oui, il en est heureux, je le vois.

- Ne détruisez-pas cette entente, je vous en prie.

Julian la fixa et elle lut dans son regard un amusement un peu condescendant.

- Je n'ai pas le pouvoir de détruire cette « entente » car je ne peux pas vous chasser. Vous attirez un jeune homme ambivalent. Il se trouve que cette ambivalence lui est importante pour créer. Pour l'instant, il danse et vous êtes tout de même parvenu à comprendre qu'il est extrêmement brillant. Il va créer des ballets, je le sais.  S'il ne le fait encore, il est clair qu'il va le faire. Je dois accepter que vous soyez là même si  ça me rend singulier et ne suscite pas votre indulgence. Vous êtes très jeune. Il est vraiment entre deux mondes. Il peut fuir très vite, vous comme moi et s'il le fait, l'équilibre qu'il a acquis s'en ira. J'imagine que ce que je dis est compliqué...

- Oui, je ne comprends pas ! Ou plutôt, si : vous m'autorisez à rester avec lui.

- C'est préférable.

- Pourquoi ?

- Que fait quelqu'un qu'on pousse à bout ? Il s'enfuie. C'est pourquoi je ne veux pas détruire « votre » entente car il ne le supporterait pas. Je ne veux pas me comporter en tyran et je vous déconseille de vous transformer en harpie. N’essayez pas de me faire quitter les lieux. Il ne doit pas perdre le sens de la scène et de l'Art. Et il ne doit pas perdre l’amour que nous avons pour lui. Il est fragile dans sa créativité.

Elle le suivait mal.

- Cette phrase que vous avez employée …L’amour que nous avons pour lui…

- C’est bien le cas, non ?

- Et si je ne vous crois pas ?

- Ne me croyez pas mais vous en paierez les conséquences. De cela, je me moque mais je ne veux pas qu'il les paie, lui.

- Soyez précis.

- Ne contrez pas son rêve…

- Sinon, ça ira mal pour moi ! Mais dites-moi, vous, que paierez-vous ?

Il la regarda avec acuité et finit par dire :

- Le fait que vous êtes une jolie jeune femme, le fait que vous le rendez amoureux, le fait que vous le rassurez sur tous les plans. En ce moment, vous le comblez, je le sens. Il ne se rassasie pas de vous. Je paie déjà le prix.

- Qu’il m’aime est dangereux pour vous !

- Oui.

- En ce cas, je suis contente de la façon dont il vous traite ! Vous n’avez pas dû l’épargner. Vous êtes dur.

- Il ne se venge pas…

- Quel aplomb ! Vous reconnaissez qu’il m’aime ! Il est encore lié à vous, ça peut se comprendre. Mais c’est comme une dérive…

- Nous ne parlons pas de la même chose. Il n’y a pas de dérive.

- Ah, mais vous ne voulez vraiment pas lâcher prise !

- En effet, non mais je doute que vous compreniez mes mobiles…

Elle était très indécise, le connaissant mal et dans la naïveté que donne la jeunesse, elle pensait que tous deux voulaient  l'amant magnifique et que tous deux, avant d'en vouloir à son âme, voulaient son corps car il montrait une nouvelle beauté d'homme dont il était précieux de dessiner les contours. Tous deux voulaient  la densité et la tiédeur de son torse, les traits plus fermes et la belle bouche adolescente ample, aux lèvres ourlées qui était la seule évocation de sa tendre jeunesse. Et ils voulaient tout ce qu'Erik était. Elle, dans son intransigeance, pensait désormais qu'elle gagnerait. Julian en était moins sûr. S'il voulait qu'avec elle, se poursuivit ce joli marivaudage qu'était leur amour naissant, si vif dans sa verdeur, le danseur voulait retrouver avec Julian cette adéquation silencieuse que lui avait donné le désert des Mojaves. Avec l'une, il voulait la fraîcheur et la nouveauté, avec l'autre, cette lente dérive où ils retrouvaient ces ciels emplis d'étoiles qui les laissaient éblouis. Mais il y avait l’Art, le besoin de créer et à ce titre, le souvenir du désert était plus marquant…

- Alors, tout reste pareil !

 - Non, non. Vous allez voir, tout va changer très vite. Il a des projets…

- Laissez-le-moi !

Elle commençait à perdre pied et oubliait qu’elle était ravissante, vêtue de vêtements haute-couture qu’il avait achetés pour elle et superbement coiffée. Elle oubliait son joli maquillage et ses couteux pendants d’oreilles.

- Laissez- le moi ! Je l’aime, je l’aime ! Je ne comprends rien à ce lien qu’il a avec vous ! Et ces amours entre hommes ! Vous êtes tout ce que je hais : votre culture, votre argent, votre statut ! Comment peut-il !

Elle se mit à sangloter et il la contempla avec stupéfaction. Elle n’était pas tenue de venir le voir, de s’humilier ainsi.

- Chloé, mademoiselle, ne vous effondrez pas ! A l’instant, vous étiez si sûre de vous ! Il est amoureux de vous, c’est un fait.

Elle ne s’apaisait pas.

- Vous êtes fort !

- Je le suis. Ecoutez, Erik détesterait vous savoir ainsi ! C'est la jeune femme sûre d'elle qu'il aime !

- Vous en êtes certain ?

- Absolument, reprenez-vous. Je fais vous montrer la salle de bain. Vous allez vous remaquiller un peu. Vous êtes très belle et vêtue à ravir.

Elle crut qu'il se moquait mais comprit qu'il n'en était rien. C'était pire pour elle car il ne l'avait pas mal reçue et l'avait écoutée. En partant, elle lui dit :

- Cette visite n'avait aucun sens, bien sûr !

- Elle en avait un : vous aviez besoin de me voir. Ça vous a soulagée. Rentrez chez vous maintenant et souriez-lui. Et restez créative. Il aime vos dessins et il n'est pas le seul. Vous exposez et vous vendez, c'est bien. Vous avez fait de lui des portraits où vous le mêlez à des figures animales et végétales : c'est très réussi !

Il était vraiment estimable et donc, plus dangereux que jamais. Il ajouta :

- Ne lui parlez pas de notre entrevue. Il n’est pas au courant, n’est-ce pas ? Ne lui dites rien.

- Pourquoi ?

- Parce que c'est mieux.

A quelques jours de là, Erik lui fit une remarque qui la fit trembler.

- Ce n’est pas facile pour toi, cette vie de saltimbanque que je mène. Ce ne sera pas éternel mais en ce moment, je bouge beaucoup. Je change aussi. Continue de me faire confiance, comme tu l’as déjà fait. Je sais que tu entends des critiques, sur lui, sur moi et que tu en reçois aussi ! Reste ferme. Et surtout, garde l’attitude que tu as avec lui. Qu’il ne te passe pas la tête d’aller le voir et de te laisser aller !

Elle mentit avec aplomb.

- Ah non, ça jamais !

Il la crut et fut content d’elle. Quand elle croisa Barney lors d’un cocktail, il lui jeta un regard appuyé. Il avait été très correct avec elle mais si elle s’avisait de retourner chez lui, il ne le serait plus. Il montra ce soir très clairement sa supériorité intellectuelle sur elle et fut rieur et brillant avec Erik. Elle s’en mordit les lèvres…

 Bientôt, le danseur lui annonça qu’il avait signé un contrat d’un an ou plus à l’Opéra de Hambourg et qu’ils vivraient en Allemagne.

- John Neumeier ! C’est une chance inouïe ! Je souhaitais tellement travailler pour lui ! Tu sais, je ne t’ai rien dit mais c’était en pourparlers…

- Mais  Londres et Paris !

- Chloé, ce sont des contrats ! Là, je vais intégrer une troupe, c’est différent !

- Mais…

- Allons, tu ne seras pas loin du Danemark. Ma famille t’adore. Ils t’empêcheront d’être triste !

- Et, lui ?

- Il est enthousiaste !

 Elle dut vraiment prendre sur elle pour cacher sa colère, sachant que sa vie professionnelle était de nouveau remise en question et que sa vie amoureuse allait garder sa particularité… Ce qui la retint, ce fut le sourire cruel qu’aurait eu dans l’ombre l’incontournable Américain, si toutefois elle ne s’était pas contrôlée…

- Hambourg est une ville splendide !

- Oui.

- Tu aimeras !