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A Marianne, il dit :

 -En fait, tu aurais voulu quoi comme présent ?

- La Ronde de nuit, j'ai toujours aimé. Ou La Tour,  Le Tricheur à l'as de carreau !

-Ambitieuse, idéaliste ! Tu auras des paysages !

Ils rirent. Ils rangèrent précieusement les tableaux à l'arrière de la voiture et comme Erik démarrait, il regarda sa sœur. Elle n'avait pas les cheveux aussi blonds que lui et elle n'était pas vraiment belle  mais  son visage était touchant dans ses imperfections. Elle doutait d'elle sans cesse pourtant.

- Tu sais, Erik, je crois que tu ne réalises pas. Tu aimes cet homme et en même temps, tu l'aimes elle-aussi. Je ne dis pas que tu mens mais comment veux-tu qu'ils fassent ?

- Marianne….

-Tu les fascines. Ton corps, ton visage surtout. Tout y est si harmonieux, si équilibré. Tu dois comprendre la jalousie. Tu es si émouvant, vivant ! Quelquefois, quand on te regarde, on est bouleversé. Tout est si parfaitement intégré ! Ils  devaient s’attendre une histoire d'amour plus conventionnelle…

Erik n'eut pas l'air offusqué :

- Il m'est cher pour beaucoup de raisons ! Elle est plus  prévisible mais j’en suis  amoureux ; son désir et sa beauté sont immédiats. Chaque fois que je la vois, je suis saisie : son sérieux et sa douceur, cette façon d'être sexuelle malgré elle. Je me demande toujours comment je vais résister et il y a ces élans ! Elle se jette sur moi. Elle est si tournoyante...

- Et il est quoi, lui ? Il ne tournoie pas ?

- Tu n'as pas parlé avec lui. Si tu l'avais fait, tu saurais...

Et souriant, il lui dit :

- J'ai acheté un petit portrait de jeune fille : c'est une copie mais c'est joli. Je voudrais que Chloé le garde.

C'était un suiveur de Vermeer. Le tableau n'était pas de si belle facture mais il avait quelque chose de touchant. Il le lui dit :

- Cette jeune femme silencieuse et de profil lui ressemble. Ne penses-tu pas qu'elle sera contente ?

Quelques temps plus tard, Julian l'appela pour lui dire qu’il avait reçu le tableau :

- Merci pour ce très beau présent. Où l'as-tu trouvé ?

- Un vieux monsieur, un manoir. Il vendait beaucoup de tableaux car il se dit ruiné. Quand on le voit dans l'extraordinaire décor de son petit château, on en doute. Des parquets aux plafonds peints, tout y est si hors du temps. Ce petit château, ce vieux hobereau, sa mère si âgée avec son petit col blanc, c'était un film ; tu aurais adoré. Et il y avait tant de tableaux ! Celui-là, c’est exactement toi, transposé bien sûr, intemporel et si prégnant.

- Eckesberg. C'est une œuvre étonnante. Une œuvre de maître. Un homme qui s'interroge et interroge, se peint, se présente. La facture en est belle. Tu veux me montrer de moi une image construite, pas celle d'un homme dépressif. C'est bien cela ?

Erik fit face. Il fut brave. Quand on ne sait comment endiguer le désespoir de l'autre, on ruse, on tente. On a de l'audace. Il fut sûr de lui.

- Oui, parce qu'il n'y a pas de Mort.

- Pardon ?

- Il n'y a pas de Mort. Julian, tu m'écoutes ?

- Ma famille était mortifère. Je lui ai échappé mais je suis bien obligé de lui faire face, ou du moins de me heurter à des fantômes. Et je mentirais en te disant que je suis d’une folle gaieté. Mais je ne meurs pas : sois rassuré.

Il fit silence puis dit :

- Tacitement, nous avons un accord, n'est-ce pas ? Nous ne parlons pas d'elle. Mais les semaines passent. Elle est au Danemark avec toi !

Erik attaqua :

- Oui, elle est là.

- Alors ?

- Je sais ce que tu penses. Tu as failli gagner ! Tu n'as jamais vu quelqu'un se défendre ainsi à croire que dans une vie antérieure, j’avais été stratège ? C'était merveilleux et impitoyable ! Tu te dis que tu m'as tellement adoré, admiré ! Mon art, ma volonté sans faille, ce rôle, mes convictions et ma merveilleuse vulnérabilité. Et tout ça pour que cette fille l'emporte car elle est jolie et jeune ! Arrête. Arrête ça. Ce n'est pas vrai.

- Ah, ça ne l'est pas ?

- Mais non...

- Tu as habilement manœuvré pourtant...

Il semblait à Erik qu'il voyait le visage de son amant et qu'il lisait sur ces traits  qui restaient altiers une provisoire déconstruction qui annonçait un travail plus sournois. Il avait peur.

- Pourquoi faut-il toujours qu'avec toi, tout se joue en termes de bataille ? Ta vision est fausse. Je ne te fais pas la guerre.

Mais l'amant ne se laissa pas fléchir :

- Alors, c'est elle qui est une guerrière. Elle doit être comme ta Finlandaise. Tu sais, tu sais bien. Le dieu du Carnage. Quelqu'un perdra.

- C'est ta vision et elle est passagère.

- Sans doute.  Au revoir.

A Irina, il dit la mélancolie de son ami et lui demanda ce qu'elle en  pensait. Elle lui répondit :

- Ce sera donc à moi de le citer ? « Nous sommes tous des pauvres et c'est sur le plan spirituel qu'il convient de donner son appui. »

- Le tableau était très significatif.

-Je n'en doute pas.

Et elle ajouta :

- Continuez de le contacter, Erik. Continuez. Et insistez sur la danse, sur l'art...

- C'est tout ?

- Non, ce n'est pas tout.

- Quoi de plus ?

- Il n'y plus de vols Copenhague-New York en ce moment ? Ils sont supprimés ?

Il sourit :

- Non !