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Chloé est arrivée à Copenhague et cette ville l'étonne. Epaulée par

la famille d'Erik, la jeune femme ne peut enrayer l'amour qu'Erik porte

à son compagnon américain...Celui trouve pour son ami dans l'affliction une belle 

oeuvre...

Julian lui manquait chaque jour davantage et il se sentait loin et en souffrance en Amérique tandis que Chloé, adroitement soutenue par Claire montrait son désir d'être une femme aimée et choyée. Cette obligation de choix que supposait la présence de la jeune fille dans sa famille ou tout au moins à Copenhague gênait ostensiblement Erik qui se voyait par-là contraint d'accepter un ordre établi. Il ne pouvait s'y résoudre et recevait des critiques directes ou tacites. Toutefois, il ne cédait pas de terrain et son ami restait confiante, c'était au moins cela. Toujours radieuse, elle ne se montrait jamais mesquine et continuait de le dessiner, croquant de lui de ravissants portraits qu'elle lui offrait avec un grand sérieux. Elle essayait de parler danois et comme elle y parvenait peu, ils riaient sans fin. Elle avait un invraisemblable goût pour la vie, adorait acheter des fleurs, cuisiner et tenter de nouvelles expériences. Il allait avec elle dans des saunas, habitude courante en Europe du nord mais inattendue pour elle. Elle commentait avec bonne humeur les habitudes danoises, se sentait décalée mais incapable de le rester et riait encore. Elle le séduisait sans cesse et était superbe dans l'amour. Mouillée, assez  étroite de hanches, elle était radieuse, ses seins hauts pointés et ses cheveux tombant en cascades sur ses épaules. Malgré cela, Erik qui estimait ne pas lui mentir, regrettait son amant et se souciait de lui. Il lui parlait souvent et elle le savait. Il souffrait pour lui bien plus qu'il ne voulait le dire et en cela n'était pas clair avec elle.  Chaque fois qu'à New-York ou à Boston, Julian décrochait le téléphone et qu'il entendait sa voix, le danseur retrouvait les exigences de l'amour, ses duretés et ses extraordinaires bonheurs et chaque il était frappé de la profondeur des liens qui l'unissaient à son ami. Ce soir-là, il le fut plus encore.

- Comment vas-tu maintenant ?

- C'est compliqué, Erik.

- Dis-moi au moins où tu en es. C'est pénible ?

- Le mot est faible. Ma mère n'a plus sa tête.

- Oui, tu me l'as dit.

- Elle est dans une institution depuis deux jours.

- Le choix n'était plus possible ?

- Non. Je me suis illusionné.

- Qui l'y a emmenée ?

- Moi mais pas seul. Je n'en aurais eu ni la force ni le talent. C'est étonnant comme ces gens qui perdent la tête peuvent être retors et encore capable d'efforts physiques. Et c'est encore plus sidérant quand il s'agit d'une personne qui vous a donné la vie. J'ai demandé de la compagnie. Elle se serait débattue. Là, il y avait deux employés charmants, jeunes, souriants ; elle a dû me confondre avec eux. Quand j'ai voulu lui dire au revoir et la serrer dans mes bras, elle m'a tendu la main et m'a dit : au revoir monsieur et merci.

- Je suis désolé pour toi.

- Oh, enfin, tu n'as pas à l'être tant que cela. Mon père a très bien géré ses biens ! Quand j'allais à Boston, je l'ai quelquefois croisé dans un couloir de notre maison ce père muet, totalement ignorant de ses enfants, et dans la mort si généreux...Ma mère est sous tutelle et la maison, que j'ai mise en vente, a déjà des acquéreurs. Je suis donc de plus en plus aisé...

- Parle-moi de ta mère. Tu ne l'as jamais fait.

- La maison de mes parents avait quinze pièces. Ma sœur et moi avions chacun une chambre de quarante mètres carrés. On avait des domestiques. J'ai été mis très jeune dans des pensions chics. Agnes aussi. Mon père ne nous adressait quasiment pas la parole. Il ne faisait plus l'amour avec ma mère depuis longtemps. Lui, le faisait ailleurs et souvent. Quelquefois, il faisait irruption dans la maison avec une de ces filles interchangeables qui semblaient toutes avoir la plastique requise : pas très grandes, beaucoup de hanches et beaucoup de seins. La couleur des cheveux et des yeux lui étaient indifférentes mais il aimait les hauts talons et les paillettes. Une fois, je me souviens, ma mère s'est mise en colère. Elle était avec eux dans un des salons. Mon père lui criait qu'elle devait se sentir responsable de ce qui arrivait car elle l'avait poussé par son puritanisme à chercher des femmes plus ouvertes. La fille rigolait. C'était une  blonde. La fois d'après, c'était une rousse. Il criait et elle pleurait. La fille, elle, se marrait. L'année où j'ai fini mes études, il a dû venir deux fois à la maison. La dernière fois, je ne l'ai pas salué. Il m'a demandé si je comptais devenir aussi insupportable qu'elle. Je lui ai répondu que ne l'aimant pas, je ne serais pas sa victime. Bizarrement, ça lui a cloué le bec. Ensuite, je l'ai vu le moins possible. Elle, je m'en suis occupé…

- N'as-tu pas fait de beaux voyages ?

- Si, je dois l'admettre. On dormait dans des manoirs et on rencontrait des peintres, des sculpteurs...Et puis, elle s'est tournée vers l'Italie. Elle y acheté près de Fiesole, dans une campagne digne des poèmes de Virgile, une très jolie maison de maître mais, contrairement à la vie qu'elle avait très ouverte qu'elle avait menée en Angleterre, celle qu'elle a eue en Italie a été plus fermée. Elle a changé en fait ; elle est devenue très cyclothymique tantôt rieuse, tantôt déprimée. Quand elle était en phase euphorique, elle invitait beaucoup de monde. Ça pouvait durer des jours. On aurait dit qu'elle avait vingt ans. Elle ne cessait alors de rire et de chanter. Et puis, elle se fermait. Quand elle a enfin compris qu’elle distribuait de l’argent à de faux artistes, elle a réagi. Elle  a rayé l'Italie de la carte du monde.

- Vous n'y êtes plus venus ?

- Il y a eu un dernier été où j'ai pris l'avion. Elle avait mis sa belle maison en vente. Il n'y avait plus tellement « d'artistes ». Fabio devait avoir quarante ans quand j'en avais dix-huit. Elle n'a rien vu ou voulu savoir. Il ne cessait pourtant de la cajoler et de la flatter, lui, ce pseudo- éditeur...

- Et elle est retournée à Boston.

- Oui. Elle ne voyait plus mon père mais il n'y avait pas de divorce. Elle a habité çà et là dans de très belles demeures et elle s'est intéressée à moi par moments. Elle pouvait être totalement indifférente puis absolument charmante, me serrant dans ses bras pour oui pour un non, me faisant des cadeaux invraisemblables et s'intéressant brusquement à mes études. Et puis, là aussi, elle s'est refermée. Elle s'est contentée de collectionner des tableaux, de faire des dons à certains musées et d'écrire pour de petites revues d'art des articles de faible importance. Et elle a peu à peu quitté la réalité.

- Alors, ça a été difficile...

- Oh, Erik, comptes-tu vraiment sur moi pour répondre à cette question ?

- Non, je manque de tact. Je vais te rappeler, prendre des nouvelles.

- Toujours au Danemark ?

- Oui mais je vais à Paris bientôt. Je danse plusieurs soirs à l'Opéra et le film sort.

- C’est bien.

- Tu me manques.

- Ce terrain-là…

- Mais c’est vrai, tu me manques !

Il voulut donner à celui qu'il aimait et allait si mal un cadeau qui fut à sa mesure. Le lendemain, il courut les galeries d'art du nord du Danemark à la recherche d'un portrait d'homme. Impressionnisme ou Post- impressionnisme. Si possible, école de Skagen. Évidemment, pas un des maîtres. Rien ne lui plut et de patient, il devint acharné. Marianne avait entendu parler d'un collectionneur privé qui souhaitait vendre une partie de ses tableaux. Ils découvrirent un beau manoir aux courbes aristocratiques et  un aristocrate déchu qui vivait encore dans une belle demeure dont, manifestement, il ne parvenait plus à assurer l'entretien. Il était corpulent, petit mais les traits de son visage étaient étonnamment fins et lui donnaient une allure gracieuse. Il pouvait avoir soixante-dix ans. Sa mère vivait avec lui. Erik et sa sœur parcoururent un dédale de pièces et ils furent soufflés par leur nombre d’œuvres d'art qu'elles contenaient. On était en octobre. La lumière était descendante. Le vieil aristocrate avait allumé toutes les lumières qu'il avait pu et tous trois retenaient leur souffle. Erik acheta plusieurs petits tableaux, des portraits, des paysages et des natures -morte et accepta le premier prix proposé, ce qui étonna son vendeur. Il tomba en arrêt devant un portrait d’homme qui le fascina. C’était un homme entre deux âges, peint à mi-corps et de trois quarts. Vêtu de noir, il avait une attitude réfléchie, ses yeux bruns tournés vers le bas. C'était un beau portait, sobre et secret. Un homme qui se regardait lui-même.

- Eckesberg !

- Oui, son œuvre vous plait ?

- Ce tableau me plait mais c’est une pièce de musée.

- Prenez-le. Vous m'avez payé très cher le reste !

- Non, je sais ce que j’achète. Vous ne pouvez me donner un tel tableau ! Il y a un marché de l’art !

- Si, je vais le faire à cause de ce que vous êtes. Vous auriez pu me prendre de haut. Vous m’avez donné beaucoup d’argent alors qu'il est visible de voir que vous êtes avisé, cultivé et sensible.  Vous n'êtes pas n'importe qui, ça se voit !

- C'est une pièce magnifique. J'accepte mais vous ne devriez pas...

Erik apprécia. Ce vieux monsieur à qui il laissait une somme énorme n'avait manifestement jamais entendu parler de lui. Et c'était très bien ainsi. Il héritait sans rien n'avoir fait pour cela d'une œuvre précieuse.