FEVRIER 2017

 Retrouvant Irina Nieminen, la famme qui a été à l'origine de sa carrière de danseur

Erik Anderson se livre sur ses amours et reçoit d'étranges confidences...

 

Elle sourit :

- Vous redoutez de rencontrer l’écrasement de ce Vaslav auquel vous êtes lié, n’est-ce pas ? Et vous les aimez l’un et l’autre…

- Oui. Elle a une vingtaine d'années et elle est fine, très jolie. Elle est blonde aux yeux bleus. Elle a fait des portraits de moi. Elle est très bien pour le rêveur que je suis : terre à terre, sensuelle, adaptable...

-  Vous, un rêveur ? Vous n'êtes pas dans la vérité mais ce n'est pas le sujet.  Et l'autre ?

- Il est Américain, décorateur, riche. Il travaille pour l'opéra. La quarantaine.

- Dominant ? Oui, bien sûr. Et ?

- Insaisissable, compliqué, prenant. Redoutablement cultivé. Prédateur.

- Ça ne me surprend pas. Vous avez tout de même compris au fil des années que les êtres comme vous attirent beaucoup. Vous dansez et quand vous le faites, vous êtes libre ! Ils veulent vous prendre ! Il y est arrivé ?

- Je ne le laisse pas faire. Et sinon ?

- Oh sinon, les enroulements de la passion ! Je sais de quoi je parle.

- Madame ! Vous, la passion ? Je vous ai tant vu quand j'étais si jeune. Je ne pouvais rien deviner ; Vous me sembliez hiératique, dure ; mais remarquable comme enseignante. Faite pour moi, en fait.

- Erik, vous étiez fait pour moi aussi, vous savez ; mais revenons à cet homme. Commencez par le plus noir.

- Il aime soumettre, dominer dans les formes les plus sombres. Avec moi, en fait, il veut former, modeler...

- Oui, mais de toute façon, c'est parallèle à vous. Vous êtes très résistant. Bon, qu'y a-t-il ?  Il tente malgré tout de vous diriger, c'est cela ?

- Vous savez, il a pu être très hostile avec moi mais personne, personne ne m'a compris comme lui. Et jusqu'à maintenant, personne ne m'a autant aimé. Il vient d'une famille compliquée : des dépressions, des suicides. Sa souffrance morale peut être envahissante...

- Donc, il vous dirige encore mais il y a une nuance importante. Il peut faire du mal à autrui mais ne peut plus vraiment vous en faire à vous...alors qu'il vous en a fait.

- Oui. Il m'a semblé que j'avais mal agi avec un homme il y a longtemps et que personne ne m'avait puni. Et il y a une ballerine, aussi. Elle a été dure avec moi mais en même temps, elle ne s’en tirait plus si bien alors que ma carrière prenait forme…  J'ai fait ce qu'il fallait pour qu'il soit très en colère...

- Bien ! Il vous aura répondu et vous aura puni comme vous le demandiez. Cet Américain et vous vous êtes livrés des combats mais chacun de vous voulait que ce soit ainsi. Vous l'avez compris ?

- Oui.

-Vous êtes fort ! Vous semblez vous comparer au tout jeune Nijinsky rencontrant un mécène bien plus âgé que lui alors que votre carrière est brillante et que vous gagnez bien votre vie ! Ce sont des images dans lesquelles vous vous complaisez, rien de plus ! Il ne vous domine pas tant que cela !

- Il est au centre de ma vie et je reviens toujours à lui...

- Parce que c'est une rencontre fondamentale pour vous. Il est certainement intelligent et rusé mais il s'est trouvé désarmé. Il a avec vous une relation complexe, difficile parfois mais qui a le mérite d'être extrêmement profonde. Et honnêtement, il ne saurait partir quand vous devenez si intéressant !

- Intéressant ?

- Vous aimez une femme...

- Vous êtes aussi peu morale que moi, en fait !

- Vous permettez que je nuance ? Je ne suis pas en dehors de toute morale et vous non plus. Mais vous êtes dans la vie ! Il a dû vous accueillir en Amérique, vous aider. Ça n'exclut pas les tensions !  II vous a été précieux et il le reste.

- J'ai fait venir Chloé ici ! Elle est très jeune, très amoureuse !

- Ah oui ?

- Oui et je réfléchis beaucoup en ce moment. J’aurais dû les voir ensemble mais il a perdu son père et doit rester aux USA. C’est une liaison qui…Enfin…

- Enfin, quoi ? Vous allez me parler de choix à faire ?

- Oui.

Elle lui demanda quel âge il avait et quels étaient ses jeux préférés : grandirait-il ? Il rougit. Puis, elle eut une expression étrange et regarda Erik avec attention.

- Je me suis mariée deux fois. Le premier était un chef d'orchestre finlandais rigide et sans humour. Il se tenait toujours très droit et ça m'impressionnait. Après quelques années folles avant et pendant Kyra, je pensais qu'il me fallait un homme droit, plein de principes. Et créatif, bien sûr ! Sa notion de la créativité n'a pas tardé à m'effrayer. Quant à ses principes !  Il en avait tellement que je me suis enfuie au bout de quatre ans. C'était devenu intolérable. J'ai connu la cruauté du divorce et j'ai rencontré un autre homme. Il était d'origine russe celui-là. Dieu qu'il était charmant ! Si blond, si bien fait, si radieux ! Il m'est vite devenu impossible de ne plus le voir. Le simple fait qu'il entre dans une pièce...vous voyez ? Je l'ai adoré, vous ne sauriez imaginer à quel point ! J'étais heureuse d'un cheveu blond qu’il avait laissé sur un coussin. C'est pour vous dire. Il avait eu un « protecteur » dont il ne se séparait pas vraiment. Je l'ai su mais ai voulu qu'il me l'avoue. J'étais si sotte et si naïve que j'estimais cette confession obligatoire. Elle le guérirait. Je l'aimais immensément et lui-aussi. Au début, bien sûr, j'ai regimbé, me suis battue car on nous colle ces clichés dans la tête. Le mariage, la conjugalité, la fidélité. Il voulait bien faire cela avec moi et il a essayé oh il a essayé ! Que de fleurs, de petites attentions ! Des poèmes aussi ! Il était acteur. Russe, très russe et beau ! Et puis, j'ai compris. Ces diktats que je mettais, il les respectait par amour mais les années allaient passer et je me suis dit : il faut qu'il voit son ami et il faut qu'il me voit. Si ce n'est pas le cas, il s'en voudra sans cesse, de ne pas m'aimer assez, de l'aimer toujours, lui. Je me suis dit : ce sera compliqué mais tous trois nous allons changer. Nous nous sommes peu à peu arrangés. C'était, j'en conviens, un peu inattendu... Il était avec moi, puis non. Je croisais son ami. Mais, vous savez, Erik, quand il est mort d'une maladie grave qu'il a contractée, quinze ans après, j'ai bien vu qu'au fil du temps, nous avions trouvé une sorte d'équilibre. Et je crois, je suis sûre, qu'ainsi, nous avons bien moins souffert...

- Et vous avez été heureuse ?

- Oui. J'ai été très heureuse avec mon second mari et je l'ai rendu heureux. Et eux aussi l'ont été.

Il regarda cette femme avec stupéfaction. Elle était réellement singulière ; Kyra l'était aussi mais son chemin avait été plus dur à cause de l'omniprésence de son père. Il se leva et embrassa la main d'Irina. Elle eut, très brièvement, un sourire de jeune fille.

- Vous êtes en train de me dire...

- Je vous parle de moi. Soyez vous-même ! Je ne connais ni l'homme ni la jeune fille qui vous attirent et là commence votre liberté ! Faites-en bon usage ! J'ai confiance en vous.