CIEL COUVERT

 De retour dans son pays, le danseur Erik Anderson va voir l'une des personnes qui ont

le plus influencé sa vocation : Irina Nieminem. D'elle, il attend tout jugement qu'il soit professionnel ou sentimental...

Parallèlement, il alla voir Irina. Elle paraissait vraiment malade et il voyait bien qu'elle s'efforçait de l'attendre, bien vêtue et sereine, dans ce salon  qu'adolescent il avait tant de fois traversé. Elle tremblait un peu ; son visage avait vieilli. Mais elle était celle qui l'avait révélé à lui-même et le faisait poursuivre. Et elle connaissait Kyra Nijinsky. Inimitable, les sourcils dressés, le regard aux aguets, elle était là :

- Vous êtes là depuis un moment et n'êtes pas venu me voir très vite...

- C'est vrai. C’est ma situation qui…

- Comment ça va avec le Ballet royal danois ?

- Ils m'ont donné des choses bien. Les Variations Goldberg. Et...

- Bon, enfin...Il faut savoir rentrer chez soi !

- Je ne vais pas rester.

- Enfin, Erik, bien évidemment !

Il voulut savoir s'il elle avait vu le film. Elle répondit avec simplicité qu'elle se déplaçait difficilement. Des comédiens de la troupe de Marianne vinrent et l’emmenèrent au cinéma. Ce fut très émouvant. Quand la vieille dame fut réinstallée chez elle, elle dit à Erik en retenant ses larmes :

- Voilà, vous êtes magnifique !

- Merci, madame.

- Vous comprenez maintenant pourquoi j'ai pu être odieuse ! Cet adolescent de quatorze ans qui me toisait avant d'obéir, cette obstination que j'ai eue à vous faire travailler, Erik et pas seulement moi. Vous vous souvenez d'Oleg Tobialsky ?  Comme il vous a fait progresser lui-aussi ! Je voyais, je voyais ce don et cette personnalité ! Vous vous souvenez ? Une fois, vous m'avez dit : mon père ne paie plus, ma mère ne peut plus payer non plus et je vous ai donné ce que j'avais. Je ne pourrai plus beaucoup venir. D'autres auraient pleuré, mais vous, cette rage ! Je vous ai dit de chercher qui vous ferait crédit ! Vous aviez quinze ans ! Je me moquais de vous mais vous avez trouvé ! Dieu sait qui vous avez dû rembourser. Mais ce film ! Alors, je suis heureuse ! Kyra  et moi le sommes !

Il se taisait.

- Je reste marqué et hanté mais je n'ai plus d'interlocuteurs. On ne me regarde plus ne m'écoute plus comme ce metteur en scène et cette équipe : Nijinsky est pourtant toujours là, madame.

-  Et vous voulez me parler de lui ! Alors, dites-moi.

- J'ai lu cette phrase : « l'impossibilité est donc un mur de pierres. Les démons, les démons. ». C’est dans  Dostoïevski. Elle me renvoie à lui.

- C'est un point de départ. Nijinsky encore vigilant écrit son Journal. Il a ce ton humble mais déterminé qui fait de lui un homme de bonne volonté. Mais il le dit lui-même, il a commencé à écrire pour l'humanité car il veut la guider sans être le moins du monde un dictateur ; pourtant, il s'en rend compte, ce Journal qu'il voit comme une œuvre personnelle va aller aux médecins qui se préoccupent de son sort ; il le poursuit malgré tout. Vous l'avez lu maintes et maintes fois. Ce n'est pas le journal d'un homme frappé de démence mais la folie guette. Allons, que me répondez-vous ?

- « Parti un soir faire une promenade en montagne, je m’arrêtai  sur le Mont Sinaï …Il faisait froid, je m’étais éloigné. Alors hâtivement sentant que c’était indispensable, je m’agenouillai. Je sentis aussi qu’il me fallait mettre la main sur la neige, tout de suite. J’éprouvai aussitôt une douleur qui me fit crier et je retirai ma main. En général, je trouve de l’agrément aux promenades mais celle-ci ne m’apporta que de la terreur car je ne parvins pas à découvrir la raison de mon impuissance et n’arrivai pas à me dépêtrer de mon angoisse. Des minutes passèrent, je me retournai enfin et j’aperçus une maison aux volets fermés, et puis une autre un peu plus loin dont le toit est recouvert de neige. A nouveau la peur me saisit  et de ma voix la plus aiguë je criai : Mort ! »

- Possible réponse. C'est un texte frontal et cohérent.

- « Je rejette la mort et je me perpétuerai en une vie infinie. »

- C'est mieux. Autre chose ?

- Que chacun reste donc chez soi et y attende ma visite. J'irai chez ceux qui m'appelleront. J'y serai sans y être en chacun d'eux, présent par l'esprit.

- Bien. C'est concis mais bien pour aujourd'hui. Ceci dit, il en dit bien plus. Il va falloir lire et relire. Sur sa vie privée, qu'est-ce qui vous vient à l'idée ?

- Quand il marche dans une rue de Paris avec Diaghilev et qu'ils se frappent l'un l'autre. Ils semblent se haïr mais le passage se termine curieusement. Nijinsky dit qu'ils ont vécu longtemps ensemble...

- C'est terminé ?

- Écoutez: « Je ne peux pas te nommer, car on ne peut pas te nommer. Je n'ai pas peur de toi. Je sais que tu me détestes. Je t'aime comme on aime un être humain. Je ne veux pas travailler avec toi. Je veux te dire une chose. Je travaille beaucoup. Je ne suis pas mort. Je vis. Tu es un homme mort, car tes buts sont morts. Je n'étais pas un gamin.J'étais Dieu.»

- Continuez.

- « Ce n'est pas l'amour physique qui est nécessaire et le corps n'est à considérer que dans la mesure où il soutient l'esprit. »

- Encore.

- «Tout de suite je lui permis de faire l’amour avec moi. Je tremblais comme une feuille et je m’efforçais de dissimuler la haine qu’il m’inspirait sachant que si j’agissais autrement ma mère et moi mourrions de faim. »

-C'est fini ?

- Non, je pourrais citer encore tant de lignes !

Il le regarda. Elle était vraiment remarquable pour lui.

- Vous partez de quelques textes où il tente d'expliquer qu'il est encore lucide à d'autres qui n'ont pas à voir avec sa « folie ». Je vous ai demandé de me citer ce qui vous passez par la tête et voilà ce que vous me dites.

- Vous êtes intelligente. C'est cohérent, vous le savez.

- Ce glissement vers Diaghilev ?