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 De retour au Danemark, le danseur Erik Anderson invite Chloé, sa jeune amoureuse. Son arrivée suscite

des réactions étranges dans sa famille...

Il se donna la peine d’annoncer à sa famille la venue d'une « amie » pour quinze jours en juillet mais tout le monde  prit  un air entendu. Kirtsen, venue de Suède en famille, fut charmante avec Chloé. Else qu'Erik vit deux jours car elle était venue avec son compagnon le saluer avant de retourner à Berlin, fut amicale et implicitement encourageante. Son père se montra absolument radieux, ayant l'air de considérer qu'il avait un fils « dans les normes ». Seules sa mère et Marianne, sa plus jeune sœur, restèrent perplexes. On partit en famille à Skagen où Erik se promit d'acheter une maison. Il se sentait ravi, détendu et entouré. La rencontre des deux mers, ces eaux froides et grises qui bruissaient, cette lumière un peu métallique de l'Europe du nord, il retrouva tout. Il avait eu raison de ne jamais douter. En marchant seul sur la plage, il vit la mer rejoindre un ciel immense qui semblait vouloir l'absorber et l'espace de quelques secondes, sa joie fut fulgurante : tout était parti de là. Il était devenu danseur à cause de ces instants d'éternité. Toutefois, il douta que quelqu'un ait compris quoi que ce soit dans sa famille, sa mère mise à part. D'ailleurs, ce n'était pas simple. Qui aurait accepté ce qu'il ressentait quand la grâce l'atteignait ? Qui aurait compris que les mots que Nijinsky avait écrits soient si clairs pour lui ? « Je suis Dieu, je suis Dieu. Je suis tout, la vie et l'infini. Je serai toujours et partout. Si l'on me tuait, je survivrais, parce que je suis tout »? Personne. Le décalage alla s'amplifiant. Il découvrit que sa famille estimait comme un dû qu'il fût précis sur ses projets professionnels et sa vie affective. Or, s'il recevait Chloé, il ne renonçait pas à Julian, ce qui ne pouvait que les dérouter. Quant à ses projets, il les basait sur des contrats variés qui l’amèneraient à beaucoup voyager et là aussi, il les décevrait. La seule qui ne paraissait  ne rien attendre de lui était sa plus jeune sœur. Elle venait simplement aux nouvelles :

- Tu resteras au Danemark ?

- Non.

- C’est direct ! Chloé est vraiment très jolie. C'est qui, en fait ?

- Je te réponds que c'est ma fiancée et tu me laisses tranquilles ?

- Non, ça c'est ce qu'attend le reste de la famille. Tu es vraiment amoureux d'elle ?

- Oui.

- Bon. Ton film arrive. J'aurai la réponse.

- A propos de qui ?

- De lui : ton ami.

- Maman t'a parlé, bien sûr !

- Elle a dit qu'il avait beaucoup de classe. Qu'est-ce que tu ajouterais ?

-Il est intelligent, brillant et il peut être dur. Et il est intransigeant avec ma carrière même si je ne lui dois rien de ce côté-là.

- Ah, je préfère que tu sois attiré par quelqu'un comme lui !

- Quoi ?

- Mais il a l'air magnifique !

- Il l'est  mais tu devrais me faire la morale.

- La morale ? Non. Tu aimes deux personnes ?

- Oui.

- Et qui plus est, un homme et une femme ! Ce doit être difficile mais c'est courageux et je t'admire de l'avouer. Il y a tant de menteurs !

Il sourit. Elle n’était pas une artiste accomplie comme lui pouvait l'être et elle était bien moins intellectuelle que Kirsten. Elle était également moins belle qu'Else qui avait de l'argent car, à l'évidence, elle en manquait mais elle avait une  personnalité singulière et se montrait bien plus ouverte avec lui que tout autre membre de sa famille.

- Tu sais, ils savent que tu es à part. Ce n'est pas facile, ça, dans une famille. Tu étais parti depuis longtemps et tu reviens. Erik, ils sont comme ça. Tu es brillant, connu. Ils veulent te reprendre. Pour papa, maman, il y a des rôles. Lui ne nous parle pas plus qu'à toi mais il n'est pas hostile avec nous. Avec toi, si. Maman, tu le sais, est une vraie mère tendre, aimante mais elle a son âge. Kirsten leur plaît. Elle est universitaire et des enfants intellectuellement brillants. Else est très belle et gagne beaucoup d'argent. Mais toi, tu es un artiste. C'est un étrange cadeau pour eux et ils veulent en tirer profit. Tu imagines : tu as dansé pour une des compagnies les plus prestigieuses du monde, tu as fait un film et ils t'ont vu interviewer sur quelques chaînes américaines. Tu as fait des  couvertures de magazines, non en tant que mannequin mais comme personnalité !

- Et ?

- Et tu les intrigues. Ils te veulent pour eux. Alors tu sais, si une petite amie n'est qu'une petite amie, c'est mieux de leur dire et si cet homme est ton véritable  amour, ça peut leur convenir moins bien mais c'est leur problème !

- Tu me fais du bien car tu es sincère mais, et toi ?

- Moi, je rate tout. Dans une famille, il y en a toujours un qui rate tout. En l’occurrence, c'est moi. Les hommes me quittent, ma carrière piétine et j'ai des soucis d'argent. Tu vois, ce n'est pas brillant !

- On se connaît à peine. Ils te voient comme ça, comme une ratée ?

- Andersen, le Vilain petit canard.

- Il se transforme en cygne !

- Dans le conte...

- Tu m'as l'air de quelqu'un de très bien.

- Merci, Erik.

Aux USA, Julian se débattait toujours avec le dérèglement mental de sa mère et la succession. Il ne pouvait venir. Erik, déstabilisé par l’éloignement de son ami, élaborait des projets que quelques semaines auparavant il aurait jugé saugrenus.

- New York. Je viens ?

- Si tu peux venir, oui, bien sûr.

Il était prêt à le faire mais dut changer d’avis.  Les vacances de Chloé étaient terminées mais elle voulait rester. Après tout, elle avait eu son diplôme haut la main, Copenhague l'inspirait et Else connaissait des éditeurs à Berlin tandis que Kirsten pouvait lui en recommander à Copenhague. Elle jouait son vatout car elle adorait Erik. Elle ne reprit pas l’avion, les semaines passèrent et bientôt, il fut clair qu'on exigeait de lui une plus grande clarté. Chloé était la fiancée idéale, il ne suffisait plus qu’à la rendre officielle. Rester dans sa famille devint vite  intenable pour lui et il chercha le moyen de s’écarter d’elle sans heurter quiconque.  Il recontacta le directeur du ballet danois et négocia  un contrat de quelques mois en tant qu'artiste invité avant de louer un studio dans le quartier de sa jeunesse, près du château. Chloé l'y accompagna et resta charmante, respectant ses silences, se promenant souvent, toujours gaie. Elle ne lui fit aucun reproche. Mais ce n'était pas encore cela. Marianne lui dit de faire des allers et retours entre Copenhague et Odense. C'était une ravissante ville danoise, petite et adorée des touristes pour son pittoresque. Hans-Christian Andersen y était né. Elle y vivait dans une très grande maison avec toute la troupe de son théâtre et c'était aussi inattendu qu'original. Son appartement était petit, sobrement meublé, clair. La maison d'Odense était immense. On y menait une vie bohème et charmante. Erik hésita puis vit le bienfondé de cette proposition pour Chloé comme pour lui.

- On dirait un village de poupées !

- Vision d'Américaine !

 Son amie et lui trouvèrent sympathiques les comédiens qui entouraient Marianne. Personne ou presque ne les connaissait alors que depuis des années, ils sillonnaient le Danemark. Le Teater af lys, théâtre de la Lumière existait depuis longtemps et en se penchant sur son histoire, Erik fut touché. Krystian, le directeur était un quinquagénaire cultivé et volontaire. Les comédiens avec lesquels il discuta lui parurent humbles dans leur travail et il les admira. Ils étaient soudés. Ils s'étaient battus des années durant, jouant Tchekhov, Strinberg, Beckett, Pinter. Les spectateurs venaient ou pas. Ils n'avaient jamais lâché. Ils se promenaient dans la petite ville faisaient des photos en forêt, chantaient le soir et ils continuaient. Se partageant entre deux villes, il se mit à être heureux de les voir répéter. Il se mettait dans un coin et ne disait rien. Quand elle était Ondine, sa sœur n'avait rien de quelconque. La vie lui était cruelle. Il tenta de le lui dire mais s'en empêcha ; ce qu'elle voulait c'est que son frère qui dansait si merveilleusement fut là et l'accepta comme elle était. Rien de plus. Quand il demanda s'il pourrait jouer du piano sans déranger, ils acquiescèrent tous et il se rendit compte qu'on venait l'écouter jouer- mal selon lui- Chopin et Debussy. Il fut touché. Quand il demanda si, par hasard, il pourrait disposer d'une salle pour faire de la danse, Marianne eut un sourire adorable. Un des comédiens mit des miroirs aux murs et des barres dans une pièce. Erik pensa un temps s’entraîner seul mais il se rendit rapidement  compte qu'on l'observait. Il laissa donc entrer sa sœur et trois ou quatre comédiens. Il s'échauffait, s'étirait, dansait. Une faute qu'il était seul à voir le faisait s'arrêter. Il recommençait. Il travaillait les écarts, les échappés, les entrechats ; il travaillait les déboulés, les fouettés, les arabesques, les pirouettes. Il se corrigeait face aux miroirs. Mécontent, il semblait enrager contre lui-même quelquefois et il recommençait. Ils le voyaient compter. Ses élans étaient aussi précis que ses retombées. Ils le virent, vêtu de noir, danser sans musique une chorégraphie qu'ils ne reconnurent pas d'abord. Quand il mit la bande correspondante, ils furent saisis : il dansait pour eux quatre tout le rôle masculin du Spectre de la rose. Aucun d'eux n'avait rien vu de tel. Il était précis et irradiait. La première fois qu'il les vit le regarder, il s'excusa quasiment. Eux n'osèrent applaudir mais lui dirent de danser encore et encore, avec ou sans bande et de les laisser venir. Il était celui que le public new-yorkais avait dû voir, splendide et dominant son art. Il accepta mais demanda qu'on ne prit pas ombrage qu'il alla les voir répéter. Les comédiens furent d'accord. Mutuellement, ils se regardèrent. Cette période rendit Marianne et sa troupe merveilleuse pour Erik. Sa sœur était aussi inattendue que douée. Elle était une bonne comédienne que les circonstances desservaient et avec Chloé, elle était adroite. La jeune fille, grâce à elle, gardait confiance et n'était pas humiliée. Elle peignait et dessinait, faisait du chant avec certains comédiens et les regardait travailler. Elle était enjouée, vive et gaie. On l'aimait.

Et puis le film arriva au Danemark et là, il les vit intimidés. A Marianne, il demanda si elle avait sa réponse :

- Oui, dit-elle. Elle est vraiment adorable et elle t’aime mais elle ne peut te suffire ! Lui, je ne le connais mais il peut te répondre sur bien d’autres plans. Tu le sais…

Il ne commenta pas mais fut troublé.