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Erik Anderson, danseur danois des années quatre-vingt, a dansé

sur de grandes scènes et conquis les coeurs. Il s'apprête à quitter le New York City Ballet

où il a régné quelques temps. Il lui faut dire au revoir à ces années américaines : Jerome Robbins, Julian Barney 

et la jeune Chloé. Que faire de ces amours? 

Le départ d'Erik du New York City ballet approchait et Peter Martins ne désarmait pas. La prestation de son danseur dans le film faisait à la compagnie une publicité non négligeable et il était important qu'il revînt très vite comme artiste invité. Il s'employait donc à faire fléchir le jeune homme. Dans le même temps, Julian posait des jalons en Europe et tout semblait se mettre en place à un détail prêt. Il était impossible désormais de sous-estimer Chloé qui d’une certaine manière l’emportait. Erik avait de nouveau suspendu  toute intimité physique avec elle mais ce n’était plus qu’une question de temps. Il était amoureux d’elle. Cynique, il proposa à son jeune amant des rencontres féminines où il serait spectateur.

- Julian, je refuse. Nous ne sommes pas tenus à cela…

Et comme son ami restait perplexe, il fut direct :

- Pourquoi t’imposer cela ? Quelle punition cherches-tu ? C’est une chose de me voir son jeune compagnon regarder les jambes ou les seins d’une femme et une autre de me voir l’amour avec l’une d’elles. Je te connais ; tu aimes les femmes pour leur singularité : elles ne raisonnent pas comme toi, montrent leur sensibilité, aiment se parer et se parfumer et n’ont pas la même sensibilité artistique. Tout cela te plait et depuis longtemps déjà et tu  adores travailler avec elles mais leurs corps font  l’objet d’un interdit total. C’est juste ?

Dans les jours qui suivirent, le danseur se sentit mal. Il allait mentir à sa promesse et Julian le savait. Il dut consoler son ami qu’il sentait aussi confus qu’un enfant pris en faute. Le danseur posa souvent son front contre le sien, laissant ses mains sur ses épaules et ils restèrent souvent en silence dans le grand loft comme dans l’appartement new-yorkais. Puis, comme il l’avait senti, les barrières savamment érigées se fragilisèrent. Il tombait chaque jour plus amoureux de la jeune fille et s'interdire cet amour lui semblait  de plus en plus stupide. Qu'y avait-il de mal à rechercher ce jeune corps, cette épaisse chevelure et cette douceur, cette qualité d'attention ? Il lutta encore quelques temps contre lui-même, se souvenant de cette passion que Julian et lui avaient partagée dans le désert puis il n'y tint plus. Il alla chez Chloé et l'attendit devant chez elle. Quand il la vit arriver, il sentit sa fragilité. Elle se tint droite et lui dit, des larmes affleurant ses paupières :

- Si tu viens passer la nuit pour aller ensuite t'en ouvrir à lui et me battre froid, je pense qu'il est inutile que tu restes.

- Je viens pour te voir parce que, de toute façon, je ne réussis plus à me mentir à moi-même ni à tenir cette promesse faite à lui.

Elle laissa les larmes rouler sur ses joues :

-Je suis belle. Viens.

Il la tint longtemps dans ses bras. Il n'y avait rien plus rien à dire et il fut cet amant blond qu'elle voulait, attentif et tendre. Elle n'eut pas à demander à le voir encore sans quoi il n'y aurait pas d'apaisement et il fut d'accord. Il avait un peu plus de temps car il ne devait quitter les USA qu'à la fin du mois de juin. Il allait la voir chez elle ou elle venait chez lui et ils parlaient beaucoup avant de s'étreindre. Ils évoquèrent Barney une seule fois puis le tinrent à distance. Il lui semblait enfin qu'aucun regard extérieur n'était là. Elle était aussi tendre et discrète que lui. Elle était dans un temps d'exception où elle ne parlait de lui à personne et il semblait bien qu'il fît de même. Ils demeuraient dans l'instant. Ils s'embrassaient, riaient et se chuchotaient des promesses. Elle rêvait comme il le faisait. Le temps était suspendu. Il n'était pas bavard et elle ne le contrait pas. Il souffrait de trahir son ami mais elle était, de son côté, en était ravie. Il était entre de mauvaises mains : elle en était persuadée. Elle croyait également qu’il s’impliquait avec elle et ne l’écarterait pas.

- Quand sont tes adieux ?

- Le 8 juin !

- Oh, je viendrai.

- Oui, les billets sont prêts. Invite tes amis.

Elle vit le dernier spectacle qui mit la plus grande partie des spectateurs debout. Les Pas de deux. Le chorégraphe français  s'était surpassé. Il y eut  douze rappels. Des roses. Des roses sur scène. Tant et tant. Peter Martins, tout le corps de ballet, d'autres chorégraphes. Tous applaudissant sans fin. Encensé, magnifique, fêté, Erik qui venait de danser quatre saisons au New York City ballet, sans compter deux festivals d'été, regardait ce public qui l'ovationnait et cette salle splendide dont, adolescent, il n'avait osé rêver. Il saluait désormais comme Nijinsky le faisait, inclinant la tête et portant sa main droite à son épaule gauche sans jamais cesser de sourire. En justaucorps noir, il était magnifique.

 Quand la parole lui fut donnée après les éloges qui lui furent faits, il dit :

- Un enfant qui apprend la danse au Danemark à l'époque où je l'ai apprise ne pouvait qu'être émerveillé  par l'Amérique, ce corps de ballet et Balanchine et je dois remercier ici les Muses de la Danse et de la Musique qui ont mis sur le chemin du petit garçon que j'étais les personnes et les lieux qui m'ont fait gagner mon rêve. Je veux remercier ici ce soir tout autant les spectateurs assidus ou non qui ont aimé me voir danser car sans eux, je n'existerais pas. Et je remercie aussi le directeur artistique ici présent, monsieur Jérôme Robbins et toute la troupe sans oublier ceux qui ne dansent pas...

Quand les applaudissements cessèrent, il ajouta :

- Je sais que Balanchine souhaitait que beaucoup viennent au théâtre et que le prix d'un billet ne fut pas un obstacle et en cela, il me renvoie à Nijinsky que je vais ici évoquer. Il a parlé d'une file d'amour, celle des spectateurs pauvres, qui pourrait se former devant un théâtre et aurait droit d'entrée. Je souhaite que son vœu soit partagé par beaucoup de directeurs de corps de ballet. Par ailleurs, je voudrais le citer pour une autre raison. Il a déclaré: « il me plairait cependant que l'on aille au théâtre me voir danser si l'on veut sentir venir l'inspiration. » Vaslav Nijinsky a écrit cette phrase et comme de nombreuses pensées qu'il a eues, elle me touche. J'aimerais qu'elle soit vraie. J'aimerais que dans cette salle, il existe des jeunes gens et des jeunes filles qui, m'ayant vu danser, conçoivent pour la danse classique un amour tel qu'ils la découvrent, la pratiquent et se sentent inspirés. Soyez remerciés vous tous ici encore une fois, vous tous, d'aimer la danse dans ce qu'elle a de plus profond....

Les applaudissements fusèrent mais il ne fut pas sûr d'avoir bien été bien compris. Il y eut un grand dîner ou tantôt nostalgique, tantôt rieur, il fut complimenté. Martins lui dit qu'il le sentait plus mûr ; il s'approchait d'une période de sa vie où il pourrait lui-même chorégraphier car il avait l'étoffe d'un chorégraphe. En attendant bien sûr, il attendait de le recevoir comme artiste invité...

Chloé qui était dans la salle aperçut Julian qui y était aussi mais allait, lui, à la soirée privée qui suivait le spectacle. Elle se sentit intimidée et faible et quand elle revit son amant, elle se sentit presque coupable.

- Il est impressionnant.

- Oui, il l'est mais tu t'en étais déjà rendu compte.

- Il sait ?

- Oui.

Elle se méprit :

- Il doit être si déçu ! Tu me préfères !

- Tu vas trop vite.

- Mais comment cela ?

Il la déconcerta, le vit et la rassura :

-Je voudrais que tu viennes avec moi en Europe. J'ai prévu Copenhague, Paris et Londres. Dans cette dernière ville, Wegwood veut créer une compagnie. Tu n'aurais pas besoin d'apprendre une autre langue et tu as du talent, je le sais !

- C'est une merveilleuse proposition. Ainsi donc, je pars !

- Oui.

Elle se sentit extraordinairement joyeuse mais l'instant d'après, elle comprit qu'elle faisait fausse route et se sentit stupide :

- Il est supposé suivre aussi, n'est-ce pas ?

- Il en est question depuis longtemps.

Elle était vraiment perplexe.

- Donc, je viens, il vient. Mais qui es-tu ?

- Je cherche à te garder. Tu es Chloé.

- Et lui ?

Il l'enlaçait, il l'enlaçait sans cesse  et soupirait aussi. Il la revit autant qu'il put.

Puis arriva son départ. La nuit qui le précéda, il resta allongé auprès de Julian.  Côte à côte, ils s'écoutèrent respirer, ne s'étreignirent pas et se levèrent sans avoir dormi. Tout au plus se serrèrent-ils l'un contre l'autre au moment de quitter le lit. Le danseur avait dit au revoir à Chloé peu avant. A l'aéroport, de façon touchante, ils n'étaient pas seuls : Wegwood, sa femme et le metteur en scène étaient là. Tous trois venaient de Californie. Il y avait beaucoup d'amis du danseur et d'autres qui le connaissaient par Julian. En tout, près de trente personnes. Erik dit au chorégraphe que leurs routes allaient se croiser encore et à Mills qui était plein de retenue,  qu'il avait adoré  faire un film avec lui. Son succès reposait sur la force de sa mise en scène. Il regarda Julian avec intensité. L'émotion les gagna.

- On a vécu des choses très belles et il y en aura d’autres, n’est-ce pas ?

Son amant se contenta de le scruter longuement avant de dire sur un ton plus vindicatif :

- Bien sûr, naturellement.

- Tes engagements en Europe sont fermes.

- Ils le sont.

Et comme ils s'écartaient des autres, il ajouta, scrutant le beau visage de son danseur :

- Ta présence aux USA, notre rencontre, ce fut, je l'espère, un honneur...

Il y avait, dans son maintien et son visage, cette noblesse qui souvent avait frappé Erik. Celui-ci luttait contre sa peur. Il les conviait tous deux. Il ne devait pas reculer.

- Bien plus qu’un honneur. Tu le sais.

- Bon voyage, Danseur. Donne des nouvelles.

- Oui, j’en donnerai.

 Il passa la porte d'embarquement et endigua son malaise. Quand l'avion roula sur la piste et décolla. Erik, qui voyageait en première, regarda par le hublot New York devenir une figure abstraite avant de disparaître dans une mer de nuages. C'était un vol Scandinavian Airlines dont la durée était de huit heures vingt. Le décalage horaire était d' µune heure. Il avait choisi un vol d'après-midi. Il atterrirait à l'aéroport de Kalstrup et  retrouverait la mythologie danoise, la Petite Sirène et Soren Kroyer. Il parlerait danois. Ça lui avait terriblement manqué. Jeg vendte tilbage til Danmark! Je retourne au Danemark !  L'hôtesse de l'air fut empressée tout le vol durant et il s'amusa à la provoquer. Ce devait être le film ou les photos de Rob Williamson que des magazines prestigieux présentaient. Elle lui glissa son numéro de téléphone  ce qui le fit tout de même sourire. Mais les heures passant, il fut triste. Il lui restait l'image de cette jeune fille en attente et de cet homme  si digne. Ils attendaient de le rejoindre.