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Erik retrouve à New York le photographe californien

Rob Williamson. Celui-ci l'interroge sur ses amours

triangulaires....

Le grand photographe regardait Erik avec désir et fascination, revoyant les entrechats, les grands jetés et les arabesques parfaites qu'ils effectuaient dans le film et son visage transformé par les fards. Quel danseur et quel beau jeune homme à l'âme pure !

- Oh, vous faites ce qu'il vous demande ! Vous lui obéissez !

- Et c'est mal, bien sûr. Vous parlez comme elle ! Elle est mécontente.

- Mais non, je parle comme lui. Il sait bien qui il a trouvé et je ferais exactement comme lui si j'étais dans son cas. Si quelqu'un d'aussi beau et singulier que vous me manifestait de l'attachement, je le garderais à tout prix ! Pesez bien les mots que j'emploie, ils ont leur importance.

- Julian m’aime trop ?

- Ce serait magnifique car j'aurais mes chances ! Hélas, non.

- Que voulez-me dire ?

- Rien que vous ne sachiez déjà. Je lis en vous. Ils voudraient que vous choisissiez car on veut toujours être choisi mais ce n’est pas ce que vous voulez, vous ! Vous n’êtes ni égocentrique ni puéril et vous n’êtes pas un si grand idéaliste. Ils vous suivront et quoi qu’ils en disent, ils en seront émerveillés…

Erik le fixa sans mot dire puis poursuivit :

- Je vais orienter ma carrière vers l'Europe.

Williamson prit un air amusé.

- Eux-aussi. Vous attirez les gens obstinés.

Le danseur eut un demi-sourire. Williamson l’observa et fut une fois encore frappé de la régularité de ses traits et le charme absolu qu’il possédait. Il s’était renforcé depuis la sortie du film…

- Le soir tombe, ça va être idéal. Je vais faire des photos de vous en extérieur et ensuite quelques montages. Ça vous plaira. Venez !

Ils marchèrent le long d'une grande avenue à Manhattan et Rob prit des photos çà et là. Erik y paraissait aérien, presque mystérieux. Le lendemain, le danseur lui apporta des images de lui à divers moments de sa vie. Williamson les prit mais ne lui montra pas les clichés de la veille. Au bout du compte, il lui fallut une semaine pour découvrir le travail du photographe. C'étaient des montages. Les lumières de la ville paraissaient fantomatiques et le visage du danseur était démultiplié comme s'il contenait d'autres visages, tous fragmentaires, tout aussi bien, ceux des héros qu'il avait dansés que  ceux qu'il incarnait dans le film.  Et il y avait les autres, tous les autres, tout ceux qui se raccrochaient aux multiples Erik qu'il avait pu être, à sept ans, à neuf, à seize ans, à vingt ans et ensuite. De ces montages audacieux, ne naissait aucune angoisse comme s'il fallait bien qu'une unité parut et elle était là.

- Qu'en pensez-vous ?

- C’est très étonnant. Je suis émerveillé.

- La sainteté, vous vous souvenez ?

- Oui, « malgré moi… »

- Je suis content que vous ayez compris. Gardez-les toutes, elles  sont pour vous. Je vous les donne.

Le danseur hocha la tête. Il sourit.

- Dois-je désespérer, Erik ?

- Pourquoi ?

- Parviendrai-je à vous attirer ?

Cette fois, le jeune homme eut un rire clair mais ne donna pas de réponse.

Il alla au vernissage où il fut reconnu. Williamson était très complimenté. Il vendit beaucoup. Les visages d'Erik furent scrutés. Son corps nu sur le papier de qualité observé. Et on l'approcha avec déférence. Idole intimidante. Se retrouvant de nouveau seul avec Erik, il lui dit :

- Vous êtes très admiré et ce n’est pas moi qui donnerais tort à vos admirateurs mais tout peut changer. Un jour, je le sens, ça n'ira pas. Les photos sont des jalons et se laisser voir par autrui est aussi important que se rencontrer soi-même par l'intermédiaire d'un vrai photographe ; j'espère en être un. Promettez-moi que vous y songerez.

- Oui mais je vous avoue ne pas vous suivre…

- « Le visage est présent dans son refus d’être contenu. Dans ce sens il ne saurait être compris, c’est-à-dire englobé. Ni vu, ni touché. »

- De qui est-ce ?

- Un philosophe français contemporain...

- Vous referez donc…

- Des portraits de vous, oui. Je scruterai ce visage qui est le vôtre. Et ceci quel que soit votre âge.

- Au revoir.

- Au revoir, Erik.

Au lendemain de cette entrevue, Erik sut qu’il devait danser ailleurs, chercher d’autres voies. Julian sursauta quand il s’ouvrit à lui de ses projets mais le danseur ne dévia pas. Il envoya au New York city ballet une lettre de démission qui lui valut d’interminables échanges. Il lui restait encore quelques mois avant que son contrat n’arrive à échéance mais Fokine ni Balanchine ni Robbins et Peter Martins ne le retinrent pas plus que le souvenir de tous les grands danseurs acclamés sur cette belle scène au fil des années.  

Repensant au film, Julian, d’abord indécis, comprit Erik. Il existait d’autres grandes scènes. Tout était à gagner.