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Le film Le Danseur sort à New York. Chloé, très amoureuse

d'Erik lui en parle avec admiration.

Chloé vit le film seule et fut déconcertée. Elle connaissait un danseur brillant mais pudique sauf dans l'intimité. Rien ne la préparait aux visages qu'il présentait dans le film. Elle fut si impressionnée qu'elle ne chercha pas à le voir sans lui avoir écrit une longue lettre où elle disait autant son admiration que son désarroi. Il comptait y répondre puisqu'elle choisissait ce biais mais elle le prit de court en allant au-devant de lui. Il sortait juste d'une répétition. Elle avait tressé ses longs cheveux qui formaient maintenant une couronne au-dessus de sa tête et le regardait s'avancer vers, son sac à l'épaule.

- Oh, Chloé ! Ta coiffure, ce manteau bleu-foncé, tu es jolie !

Elle était fébrile :

- Ce film ! Tu es qui ?  Es-tu encore de ce monde ou devenu comme lui ?

- On ne peut parler de ça dans la rue !

- On va chez toi ?

- On va trouver un café tranquille.

- Un café tranquille ! Non. Je te cherche, moi, je veux te parler et je suis amoureuse. Je ne t’indiffère pas, tu l'as dit ! J’aime ton appartement…

- Il peut s'y trouver.

- Alors ça ! Il est vraiment doué, celui-là et il a barre sur toi d'une manière telle ! Il a bien entendu réussi à te retourner. Soit, prenons un café...

Il la regarda avec gentillesse mais elle vit d'emblée qu'il ne fléchirait pas. Les banquettes du bar étaient rouges, les murs marron et beige et il y avait une multitude de photos noir et blanc: New York à travers les âges... Blond, se tenant droit, il resta poli et tendre et la complimenta sur l'affiche de Jeux. Il adorait vraiment. Il regrettait qu'elle n’ait pas fait partie de l'équipe du film car après tout, son travail aurait pu être retenu. La vraie affiche du film était belle mais il estimait que son travail était aussi bon. Elle devint curieuse. Devenir danseur classique, elle pouvait comprendre mais tourner ce film ! Elle avait entendu parler de Nijinsky davantage pour sa maladie mentale que pour sa carrière de danseur. Quant au chorégraphe...

- Erik, j'ai vu ce film. La première fois, je n'en ai pas saisi le sens. La seconde, j'ai été émue et je le reste.

- Alors, tu liras le Journal et iras au spectacle.

- Si c'est ce que tu veux, je le ferai. Mais tu es à la fois incandescent et déroutant dans ce film ! Mais qu'est-ce que tu as voulu dire ?

- Il a fait ce qu'il a pu dans le monde ; la maladie l'a pris. « Je suis amour, je suis sang .Je suis le sang du Christ. Je t’aime. J’aime tous les hommes.  Je suis l’amour en toi, tu es l’amour en moi. Je veux te dire que l’amour est sang ;   Je ne suis pas sang en toi.  Je suis sang en toi. » Et il y a laissé des traces terriblement humaines...

- C’est ce que montre le film ?

- Oui, il montre un danseur contemporain qui va d'un rôle à un autre et rencontre ce paradoxe...

- Je n'ai pas compris !

Il lui sourit avec tendresse :

- Mais si tu as compris.

- Beaucoup moins bien que monsieur Barney !

- Ce n'est pas la même chose. Julian connaît très bien la période des Ballets russes et il était conseiller technique sur le film. C’est un érudit, un homme qui aime les arts…

Elle rougit et lutta pour que les larmes n'envahissent pas ses yeux. La comparaison qu'il venait d'établir était cruelle et désavantageuse et elle le pensa soudain dur et fat. Lui, cependant, la regarda avec attention et sembla brusquement comprendre.

- Chloé, non, je t'en prie, ne sois pas triste. Je viens d'être horriblement maladroit. Tu n'es pas danseuse, ce n'est pas ton univers et tu me connais peu mais je sais que ce film t'a touchée, je le sais.

Elle ne répondit pas. Se penchant vers elle, il lui sourit :

- Tu es belle.

- Toi-aussi, Erik tu es beau mais il y a une différence entre nous.

- Laquelle ?

-Toi, tu es en laisse !

Elle lut dans son regard que cette réflexion l'amusait. Il ne voyait pas les choses ainsi. Tenace, elle refusa de lui montrer son dépit, parla encore du film et s'en fut. Il garda un sourire bienveillant.