JOURNAUX

Après la sortie du fil Le Danseur, Julian, le compagnon

d'Erik, lit à celui-ci les éblouissantes critiques qi accompagnent

la sortie du film...

Au soir de la première, Julian et lui regagnèrent le bel appartement de Central Park. Erik qui paraissait survolté s'endormit immédiatement tandis que le décorateur restait en éveil, heureux comme jamais. En fin de matinée, le danseur finit par le retrouver dans sa cuisine buvant un café et contemplant la presse du jour. Encore ensommeillé, il portait un pantalon beige et un pull blanc.

- Il est quelle heure ?

- Midi.

- Hein ?  Mais, j'ai dormi tout ce temps !

 - Tu as déjà commencé à lire les critiques?

- Oui. Tu ne cessais de dormir, j'ai donc eu tout le temps pour aller acheter les journaux.

- Et ?

L'inquiétude d'Erik était palpable.

- Tu as été très bien. Ils ont adoré. Bon, je commence ?

- Je t'en prie.

- New York Times. 16 avril 1988. C'est signé Robert West : « Le Danseur. Erik. N »est le premier opus de Christopher Mills. Il se dégage de ce film un charme peu définissable. Évoquer Nijinsky et les Ballets russes est en soi, un choix exigeant mais en faire ce que le danseur du film et son metteur en scène en font relève du miracle. Ce postulat poétique qui fait qu'un danseur se laisse habiter par le plus grand danseur de l'aube du vingtième siècle et devient la Grâce devient magnifiquement crédible tant la mise en scène est habile, éclatée. Et il y a ce danseur aussi bouleversant qu'inspiré : Erik Anderson. Assurément, Nijinsky s'est tourné vers lui et l'inspiration a suivi. Brillant ! »

-Je continue ?

-Oui.

-Washington Post. Jane Rosenberg : «  Pouvait-on faire un film qui ne soit ni documentaire ni fictionnel sur Nijinsky ? C'était un enjeu difficile. Pouvait-on trouver un danseur classique qui à ce point se décida à en chercher les traces ? Oui : c'était possible. Au cœur d'une mise en scène adroite et serrée, la vie et la danse de Nijinsky éclatent et c'est ce danseur, Erik Anderson qui nous le donne à voir...Émouvant et maîtrisé. »

- New York Post. Irene quelque chose : « Le Danseur de ce film rare donne raison à ces lignes de Charlie Chaplin, rencontrant, en 1916, Vaslav Nijinsky : Dès l'instant où il apparut, je fus émerveillé. J'ai vu peu de génies à travers le monde, et Nijinsky était l'un d'eux. Il exerçait sur le public un effet quasi hypnotique, il avait l'apparence d'un dieu, son air sombre ouvrait des aperçus sur des ambiances d'autres mondes; chacun de ses mouvement était de la poésie, chaque bond un envol vers quelque étrange fantaisie.  Dès qu'Erik Anderson danse dans ce film, nous sommes émerveillés et sans cesse émus car il rend vrai chaque mot du cinéaste. Il illumine ce beau film ! »

- Daily News. « Voilà un film ambitieux, très bien construit et littéralement habité par ses danseurs que conduisent un chorégraphe et une grande dame : la fille de Nijinsky. »

- Tu me caches les mauvaises critiques !

- Elles vont arriver  avec les quotidiens de la côte est et ceux de la côte ouest. Il y aura de tout ! Mais je doute qu'ils s'en prennent à toi. Ils attaqueront le film, les partis-pris.

- Ils attaqueront quoi ?

- Les sous-entendus, Erik, tu t'en doutes bien. Le danseur du film est un jeune homme à la vie libre dont l'orientation sexuelle est ambiguë. Rien n'est vraiment dit mais on peut conjecturer.

- C'est un film classique en même temps.

- Non, il est peu classable ce qui peut irriter ; de plus, il y a quelques inexactitudes historiques. Des décisions de Wegwood pour les chorégraphies. Quant au filmage de Mills, il est parfois plus érotique que sensuel. Ça fait beaucoup ! Tu vas de nouveau parler à des journalistes. Prudence. Le film est fort mais le monde est là et il est dur !

Les attaques furent sévères et certaines desservirent le film mais dans l'ensemble, les critiques positives l'emportèrent. De plus, à cause d'un bouche à oreille efficace, le film trouva un public tant estudiantin qu’intellectuel. La sortie californienne renforça le phénomène. C'était un succès qui ne pouvait égaler par ses ambitions celui d'une grosse production mais le fait était là : le film était vu et aimé. Avec les journalistes, Erik dut s'armer de patience et obéit aux conseils de Julian. Ne répondre qu'à des questions techniques, aborder la problématique d'un danseur qui fait l'acteur et recadrer sur Nijinsky. Cependant, ce jeu de questions réponses lui parut fastidieux et il n’évita pas toujours les maladresses.