FILM LE DANSEUR

 

Tourné en Californie, le film Le Danseur sort sur les écrans

new-yorkais. Christopher Mills, le metteur en scène et Erik, le danseur

sont présents à la Première...

Quant à Erik vers lequel on se tourna manifestement, il sembla soudain très fragilisé, son visage exprimant un doute tenace. Au moment où tous allaient être unanimes sur son travail de danseur et cette façon unique dont il avait habité les textes de Nijinsky, il lui semblait lui n'avoir rencontré personne. Surtout pas Nijinsky. Il dansait mal. Son jeu était surfait. Julian qui n'était pas assis près de lui sentit son extrême malaise. Il allait pourtant lui falloir répondre aux journalistes. Il portait le film. Il fallait qu'il les convainque.

Les questions s'enchaînèrent sur un ton plus vindicatif que courtois. Peu conscient de son aura pourtant bien réelle, le danseur répondit avec simplicité et précision :

-J'ai accepté ce tournage  par « jeu » en pensant que je n'aurais ainsi aucun problème pour rejoindre le ballet de Nijinsky mais je me suis fait surprendre. Tout a été très difficile pour moi dès le début. Je suis danseur, pas acteur. Je n'ai aucun discours intellectuel sur le film ; dans mon cas, ce serait un contresens. J'ai lutté pendant tout le tournage. Avec la danse tout d'abord, ce qui, pour moi, a été un  paradoxe. Je suis danseur étoile et pour moi, l'excellence est un devoir. L'atteindre dans ce film a été un combat insensé. Et puis, j'ai dû lutter avec ces textes  parce qu'ils s'inscrivaient en moi trop vite sans qu'aucune distance ne soit prise. Ça a été une épreuve de tous les instants  et je ne suis sûr de rien sauf de quelques  moments du film : celui du Spectre quand il se regarde dans le miroir avant d'entrer en scène, celui des larmes quand la maladie se montre et celui du jeune homme de Jeux quand, allongé sur le dos, il laisse les deux ballerines l'embrasser tour à tour. Parce que là, j'ai rencontré une sorte d'unité. Je  ne sais guère dire  plus.

Les journalistes en voulaient plus. Conscient d'être observé, il parut d'abord timide puis dit :

- Je suis  bien conscient qu'on attend de moi bien plus sur Nijinsky. Je dois dire ce que la danse devait être selon lui et ce qu'elle doit être aujourd'hui. Je dois clairement expliciter un lien. Le film répond à ce questionnement. Moi, je ne sais  pas finir mes phrases. Je dirais seulement que j'ai essayé de transcrire dans ce film ce que Nijinsky a pu vivre. Il est passé d'une image ambiguë à une présentation plus ferme de lui-même. Habituellement, on le montre qui chute et on se dit : oh, quelle tragédie ! Il est tombé malade ! Mais là, il s'affranchit et le montre. Il est prêt à s'affirmer, il est déjà chorégraphe. Le Sacre du printemps s'annonce. Nous ne voulions pas montrer un jeune génie qui tombe mais l'aube d'une création, d'une naissance. Le danseur que j'interprète connaît le même cheminement. C'est un magnifique raccourci. La danse a changé...

Il fut regardé avec intérêt avant d'être assailli de questions et il ne déçut pas les journalistes. Il répondait avec humilité, toujours brièvement. Il ne reculait pas. Il contournait les louanges. Il mettait en avant Nijinsky. Un bon danseur, oui, il l'était. Mais ce n'était pas vraiment le propos. Le jeu du début et Jeux à la fin. C'était une ironie ou un superbe message. La grâce, oui, certainement. Elle venait rarement et de manière fulgurante. Il avait essayé de travailler...Le Spectre, Le Faune, Jeux. Il avait reçu quelque chose...Il avait essayé de faire...Une fulgurance.  Et de toute façon, rien n'aurait eu de sens sans la fille de Nijinsky. Il le savait, c'était  court  mais, quand on danse, on est occupé à danser. Un journaliste finit par lui demander quelles phrases du Journal de Nijinsky il aimerait à l'instant même, sans qu'il lui fût ensuite demandé de justification. Erik chercha brièvement et dit :

- «Je sens que Dieu me soutiendra moi qui ne suis qu'un homme parmi les hommes, coupable comme eux de bien des erreurs...Je suis un moujik, un ouvrier, un travailleur d'usine, un domestique, un patron, un aristocrate, le Tsar-Dieu. Je suis Dieu, je suis Dieu. Je suis tout, la vie et l'infini. Je serai toujours et partout. »

- C'est un élan mystique.

- Je ne sais pas. C'est Vaslav.

Il y eut des applaudissements et il devint évident que la presse l'estimait. Baldwin et Mills se félicitèrent : la réserve pleine d'élégance d'Erik plaisait. Le danseur n'expliquait pas. Il était un peu lointain. Et de toute façon, il était d'un bout à l'autre du film, totalement présent et impressionnant. Le succès arrivait...

On interrogea brièvement Adelia. Puis les journalistes partirent. Il restait la réception : les chorégraphes, les danseurs, les autres... Tout se déroulait dans les salons d'un hôtel luxueux. Un chorégraphe de la côte ouest lui demanda :

- Vous travailleriez à San Francisco ? Christopher Wegwood dit que oui ! Je serais heureux d'une collaboration...

D'autres lui demandèrent :

- Comment devient-on comme vous ?

- On dit que vous incarnerez un autre danseur à l'écran ?

- Avez- vous compris que vous êtes né acteur ?

- Porter un film aussi inattendu a dû être fascinant pour vous : racontez !

-Je suis producteur, je vous laisse ma carte.

-Je suis metteur en scène et je vous promets de vous faire tourner dans une optique toute différente !

Il se demanda quand la soirée prit fin combien de personnes lui avaient adressé la parole et comment il avait trouvé la force de répondre à chacun. Il jouait le rôle qui lui était attribué : il était brillant. Mills ne cessa de le complimenter et Baldwin vit en lui une manne...

Peter Martins accompagné de plusieurs danseurs étoiles, s'approcha de lui, et se répandit en louanges.

- Erik, pourquoi avoir été si discret ! Un danseur du New York city ballet qui donne une telle image de la danse ! Vous allez magnifiquement nous servir !

- C’était long et difficile. Je ne pouvais rien présumer…

- Vraiment, nous sommes fiers.