hqdefault

 

A New-York, a lieu la première du film Le Danseur....

Les spectateurs qui, au début de la projection, s'étaient tus, devinrent plus bavards au générique final, annonçant une polémique importante. Erik se rendit avec les autres dans une salle où devait avoir lieu une conférence de presse. Devant une rangée de journalistes, Alan Baldwin parla d'abord avec passion. Il avait voulu pour se lancer dans le cinéma un sujet ambitieux qui ne pouvait laisser indifférent et, de manière inattendue, ce scénario si intelligent et atypique, lui était parvenu. Il s'était pris de passion pour cette histoire de danseur qui part tourner un film dans une Californie où, après tout, celui dont il va se rapprocher, a séjourné brièvement, et est envahi par une immense figure de la danse. Pour lui, c'était un parcours poétique et cruel qui posait sur la danse contemporaine des questions fortes. Si on avait pu dire que Nijinsky annonçait la danse du vingtième siècle, dansait ‘on comme il le souhaitait ? Que restait-il de lui ? Quel héritage ?  Il avait mesuré le risque qu'il encourait à produire un tel film mais il n'avait pas hésité un seul instant et la simple contemplation des scènes de danse lui rendait justice. Pour lui, ce film était, de bout en bout, brillant et maîtrisé. Distingué et volontaire, il poursuivit :

- Je savais qu'on me demanderait : Pourquoi un tel film ? Il est si singulier et ne semble aimer ni les limites ni les codes ! Je vais répondre à cela : moi, j'aime la guerre.  Qui s'intéresserait à un documentaire sur Nijinsky? Un certain public. Qui serait surpris par le film qu'il avait produit ? Beaucoup plus de monde. Car ce film n'était pas fait pour une élite. Il parlerait aussi bien à un étudiant américain qui vit difficilement qu'à un collectionneur d'art ; il toucherait une institutrice en retraite ou une adolescente qui rêve de danse classique. C'est pour cela que j'ai travaillé et cela n'exclut ni mon amour pour l'Art ni celui que j'ai pour Nijinsky.

 La presse, d'abord féroce parut satisfaite. Vint le tour de Mills qui était pour une fois vêtu avec élégance. Il était assis à côté d'Erik et paraissait aussi agité que le danseur était retenu.

 Il dit qu'il avait cependant refusé beaucoup de compromissions. Pas de trame romanesque traditionnelle. Pas de défilé de photos de Nijinsky orientant le film vers le documentaire. Peu de sommités donnant leur avis et servant de caution mais des conseillers techniques. Pas d'acteurs professionnels. Diaghilev et les artistes ayant travaillé pour les Ballets russes, décrits, cités mais pas montrés. Des musiques contemporaines additionnelles s'intercalant avec Debussy et Von Weber. Kyra montrée comme référence. Et des danseurs dont un seul reconnu et respecté du monde de la danse. Et pour finir un chorégraphe talentueux mais encore peu connu  et un metteur en scène qui n'avait fait que des séries télé et de la publicité ; il savait bien que c'était risqué. Mais il avait toujours cru à son projet, il l'avait mené à bien. Il était raidi et  prêt à la bataille, se montrant dans les mêmes dispositions que son producteur. Il défendait le film. Comme on lui faisait remarquer que ses partis-pris de mise en scène étaient sujets à caution, il répondit :

- Ma mise en scène est éclatée car je n'ai jamais voulu faire une fiction. Si je devais donner mes références, je prendrais les Français de  l'entre-deux guerres car leur réalisme était poétique, créant une liberté souveraine chez le spectateur. Je veux que celui qui voit mon film puisse faire des associations : la danse, les mots ; la dure réalité de la terre et la naissance de la création. Je n'ai cherché que cela à travers mes danseurs, surtout Erik : il fallait qu'il fasse apparaître le grand danseur du vingtième siècle. Et pour cela, j'ai cherché des formes : le cercle, la verticalité et des moyens : l'enroulement des textes, le déploiement du corps. J'adore personnellement Jacques Becker dont j'ai encore et encore visionné les films. J'aime les films de Renoir. On pourrait me demander en quoi ces cinéastes ont pu influencer mon film, je n'aurais que des réponses abstraites. J'ai voulu un film essentiellement tourné vers Nijinsky mais ce film devait être à la fois un état de grâce et un amour impossible. Le danseur est hanté mais non transformé mais sa façon de danser doit être lumineuse. Sans cela, comment les spectateurs viendront-ils ?

 Wegwood fut questionné plus brièvement et de façon plus technique. Il était intimidé mais resta précis.