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La présentation du film Le Danseur a lieu en avril 1988

à New York. Face à un public exigeant de journalistes et de critiques

Mills, Wegwood et Erik devront faire face...

Après bien des tergiversations, le film finit par s'appeler Le Danseur. Erik/N. Il était évident que ce titre serait contesté mais de toute façon le film le serait aussi. La première new-yorkaise fut fixée au 15 avril 1988. Il y avait presque toute la critique cinématographique, de la plus douce à la plus belliqueuse et le monde de la danse, de l'histoire des arts, des musiciens, des chefs d'orchestre, des directeurs de musées et toutes sortes de notables. Beaucoup de gardiens du temple qui estimaient que Nijinsky était à eux ...Erik n'avait vu qu'une partie des rushs et ne savait pas ce que le metteur en scène avait fait au montage. Dès les premières minutes, il fut saisi. Mills avait merveilleusement travaillé. Le film s'ouvrait et se fermait sur le Pacifique au petit matin. On voyait un groupe de danseurs sortir d'une villa pour se rendre, dans une lumière rosée, dans un studio de danse tandis qu'en voix- off, Erik se présentait comme un danseur amené à tourner un film sur Nijinsky. C'était un début léger ; les scènes de répétitions s'intercalaient avec les ballets partiellement filmés. Acteurs, chorégraphe, metteur en scène et techniciens étaient filmés au travail et dans des temps de pause plutôt rieurs. On décrochait du film mais on y revenait vite et les visages changeaient comme les corps. C'était virevoltant, adroit sur le plan de la mise en scène et brillant puisque tout spectateur, du plus cultivé en matière de danse au plus ignorant se trouvait convié. Puis, arrivaient les textes attribués à Nijinsky et ceux du Journal, toujours entrecoupés de propos d'Erik et des premières remarques de Kyra Nijinsky. La trame devenait plus dramatique. Les enjeux apparaissaient, le principal étant le basculement du danseur que Nijinsky commençait à entourer d'une grâce diffuse. Cette mutation du danseur était visible dans sa façon de danser, non de manière immédiate mais par ses tâtonnements. Ces mouvements qu'il faisait encore et encore, la surprise éprouvée par Wegwood quand il le guidait, ces recommencements et les sentiments que son visage laissait paraître. La joie puis l’indécision, le doute, la joie  encore mais plus, la mélancolie et la gravité. Cadré de près, son visage apparaissait tantôt à nu tantôt fardé, évoquant alors le Nijinsky- idole qui induit la recherche d'un idéal et celui d'un monde plus trivial ou la beauté androgyne catalyse le désir et se présente comme un appât. C'était l'étonnant esclave oriental des Danses siamoises qui à demi allongé regarde le spectateur avec une intensité si ambigu qu'il ne sait s'il doit ou non détourner la tête. C'était le radieux visage du Spectre de la rose, filmé de face et de profil, infiniment doux et troublant. Et c'était l'animalité du faune. Les textes toujours dits par Erik et davantage par Kyra formaient comme des enroulements. La mise en scène forçait sur la symbolique du cercle. La dernière partie du film était organisée autour de Jeux. C'était la déconstruction de l'idole androgyne qu'Erik, filmé en plans serrés, venait d'illustrer magnifiquement, jetant le trouble et inspirant la fascination, tantôt figé dans une série de plans fixes, tantôt avançant vers le spectateur dans ces étourdissants costumes qui le divinisaient. Le jeune homme de Jeux était associé à un mouvement paradoxal. Il s'élevait et tournait sur lui-même et il était le signe même de la vitalité et de la beauté, de la fugacité et de la force du désir aussi. Mais en même temps, les textes dits en voix-off ou comme dans tout le film par Erik lui-même face à la caméra montraient la vie dure du jeune danseur russe, ses épreuves successives, sa fragilisation et l'approche de la maladie. Kyra  apparaissait avec les danseurs, donnant une leçon de danse aussi impressionnante et rigoureuse qu'émouvante. Mills avait filmé les échanges de regards entre les danseurs et elle, leurs tentatives pour danser selon ses demandes et il terminait sur plusieurs minutes de Jeux, saisissant l’enchaînement des figures, captant les visages des acteurs, filmant des parties de leurs corps pour s'arrêter enfin sur Erik bondissant qu'il arrêtait en plein vol, gracieux, viril, souriant tandis qu'on l'entendait dire en voix off : « Je suis la danse ». Dans cet envol, Erik paraissait totalement habité par le danseur russe qui ne souffrait plus, ne hurlait plus, ne tombait plus mais était saisi là dans une beauté intacte. La Grâce était rejointe. On revenait pour le générique final, à cette aube rose et à ce Pacifique mouvant. Et on entendait un dernier questionnement, celui d'un danseur contemporain qui espérait avoir trouvé...