MANIPULATION

 

Chloé, amoureuse d'Erik, se retrouve face au compagnon

de celui-ci, homme manipulateur plein de prestance. 

Il n'était pas sans hostilité mais ne la rejetait pas. Il cherchait comment l'aborder, elle le sentait. Elle était belle et plaisait à Erik. Ce n'était pas à prendre à la légère, d'autant qu'elle n'était pas si timide...Elle se demanda, tandis qu'il la scrutait, ce qu'il savait. De l'amour physique  qui les avait fait se rejoindre en Californie, il avait conscience mais de la violence d'un sentiment qui pouvait les unir, il était encore ignorant quoique sur le qui-vive. Il commençait à avoir des doutes et assurait ses positions. Un amour neuf, même vif, peut se défaire. Il suffit de bien s'y prendre. C'était un homme fort et manipulateur qui devait obtenir de quiconque ce qu'il voulait mais connaissait ses limites avec son amant. Ils l'aimaient tous les deux et il fallait faire front. Chloé avait beau mesurer la force de son adversaire, le désir farouche qu'elle avait de voir Erik encore et encore la conduisait. Elle n'était ni assez folle ni assez romanesque pour imaginer un enlèvement ou un mariage ; elle se fixait des objectifs simples. Cet homme n'était pas tout. L'obéissance d'Erik pouvait être contournée. La fidélité qu’il s'obstinait à avoir pour ce riche Bostonien un leurre qui le rendait malheureux.

- Je suis  venue ici pour le voir et le fait qu'il soit absent n'est pas un hasard. Vous y êtes pour quelque chose. Seulement, ne comptez pas que ça me décourage. Je reviendrai.

- Je sais.

- Je suis amoureuse de lui.

- C'est clair.

- Je ne connais pas Erik comme vous mais il lutte contre ses sentiments pour moi.

- Ah oui ?

- Je sais ça !

Il eut une sorte de rire amusé puis soupira.

-Vous ne savez rien du tout. Erik a eu une brève aventure avec vous en Californie. Il pensait en rester là mais il s'est de nouveau tourné vers vous. Je reconnais que vous êtes belle. Seulement, il est bouleversé. Ne vous méprenez pas : il n'est pas faible mais il est droit. Il veut vous résister. Je ne ris pas de ce genre d'interdit quand il est posé par quelqu'un comme lui.

Elle ne comprenait pas. Il buvait son café à petites gorgées et de temps à autre avalait une bouchée d'une tartelette aux fruits. Il était vraiment imposant, à croire qu'aucune de ses attitudes ne pouvait être jugée vulgaire. Cependant, elle refusait de fléchir.

- Vous lui avez défendu de me voir car vous estimez bien le connaître ?  Il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce qu'il dit. Ce refus physique qu'il a de moi est le signe d'un déchirement...

Elle avait la gorge sèche et cet homme nanti l'intimidait affreusement. Il soupira.

- Ah mais certainement ! Ce que je pourrais vous dire sur lui, vous ne le croiriez pas. C'est lui qui m'a dit de venir ici. Il veut vous revoir et il se bat avec lui-même car il craint de s'abandonner. Il a le sens du respect.

- Le sens du....Non, vous le dominez. Vous le commandez ! Il vous a promis quoi ?

- Mademoiselle !

- Mais vous lui interdisez de me voir ! Il n'est pas là !

Julian fut déroutant et implacable. Il se leva pour aller chercher sur une étagère des photos que Rob Williamson avait faites en Californie  et les étala sur la table.

- Dites-moi : c'est bien lui que vous voulez ?

- Oui.

- Regardez cette icône qui est lui : visage sculpté, pommettes hautes, front haut, yeux clairs  qui paraissent pourtant  plus foncés qu'en réalité, belle bouche aux lèvres amples et ourlées. Expression rêveuse mais décidée. Chemise blanche portée sans cravate, veste noire. Vêtements de haute couture. Il est idéal, non ?  Quelle chance, vous avez couché avec lui! Quelle déveine, il se refuse désormais...

Et il ajouta, non sans ironie à l'égard de lui-même :

- On l'adore, hein, ce beau nordique au léger sourire. Cette promesse de réussite, ce rêve qu'il met à votre portée et assurément, cette classe, cette distance. Et bien entendu cette beauté à la fois lointaine et tangible. Bref, passeport accordé. Vous êtes aussi américaine que moi !

Elle fut déconcertée :

- Où voulez-vous en venir ?

- Nous le désirons, nous l'aimons.

- Et vous allez me l'interdire ?

- Si possible. Il est bien au-delà d'une image de papier glacé. J'en suis très conscient, vous non. Il est danseur et pas n'importe lequel. Je vous aurais abandonné un mannequin mais quelqu'un comme lui, certainement pas.

- Quoi ? Il est danseur classique, oui, je le sais.

- Et vous ne comprenez rien à son art. Mais bien sûr vous rencontrez « l'amour » et vous pensez que cela suffira...

Elle le stupéfia par son à-propos.

- D'accord ! Vous, vous comprenez son art et vous êtes proche de lui sur ce plan- là. En ce sens, vous voyez juste mais pour le reste vous vous leurrez. Que vous ayez cette proximité esthétique avec lui ne vous donne pas l'avantage. C'est vous qui pensez qu'à cause de cette « compréhension », il doit vous préférer !

- C'est le cas.

- Non, ça ne l'est pas ! En quoi suis-je moins apte à être aimée de vous ? Je n'ai pas de position sociale, je n'ai pas votre culture mais je suis jolie, jeune, créative et l'amour donne beaucoup de force ! Je suis saine ! Je voudrais l'aimer, m'occuper de lui, lui rendre la vie simple et lui montrer qu'être deux n'est pas être en permanente rivalité...

Julian quitta son masque mondain et se montra tel qu'il était : fier mais en souffrance.

- Si ces critères-là suffisent, mademoiselle, vous me le prendrez.  J’escomptais qu’ils ne suffiraient pas mais vous êtes là et je vous sens très forte. Ce sera plus difficile que je ne pensais. Vous voyez, je ne suis pas menteur.

Le sentiment qu'elle eut de son triomphe fut bref. Elle venait d'entrapercevoir en Julian un homme qui connaît la douleur des abandons mais pas un être qui, certain d'avoir enfin trouvé l'être qui lui correspond, ne lâchera jamais. Il ne se battrait pas au sens où elle l'entendait mais il ne laisserait pas faire et, elle le comprenait, ses armes étaient puissantes. Il n'esquiverait rien et il porterait les coups juste quand il le faudrait, pas sur Erik mais sur elle. Mais en cet instant, il était fragile et elle prit la mesure de sa force.

- Je le chéris déjà tant, il me manque tant ! Et je lui manque aussi !

Julian ne lui répondit pas. Elle insista :

- Vous le savez, n'est-ce pas ?

- Non, mademoiselle.

- Il donnera son avis pour ce dernier dessin ? Il m'appellera ?

- Où il vous verra, vous verrez bien.

Elle ne voulait pas céder et partir si vite :

- Mais il va venir ici : c'est chez lui ! Je veux attendre.

Il paraissait très irrité désormais mais gardait la même classe et la même séduction. Il venait des hautes sphères. Etait-il possible qu'Erik fut sensible à l'appartenance sociale ? Sur scène, il irradiait et dans son film, cette question était hors de propos. Mais il y avait cet homme, sa prestance physique et jusqu'à l'anglais qu'il employait...Alors, ça devait lui importer.

-  Non, vous ne pouvez attendre. J’ai réceptionné la commande qu’il vous avait faite et j’ai rempli ma mission qui allait, bien sûr, bien au-delà…. Il ne viendra pas ici ce soir.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il danse et va ensuite chez moi.

- Je le verrai  une autre fois de toute façon.

- Bien sûr. Bonne soirée en attendant.

Elle partit meurtrie et indécise.

Julian, dès qu'il eut retrouvé Erik dans son propre appartement lui  montra le dernier dessin qu'elle avait fait pour lui. Quand il le vit, son visage fut envahi par la joie.

- Oh, c'est bien ! Regarde, elle est talentueuse !

Julian, pragmatique, lui dit :

- Oui, elle sait te dessiner mais on sait aussi te filmer, te photographier....

Le danseur parut perplexe. Il se méfiait et il fallut temporiser.

- Elle a fait un beau travail, c’est un fait. Ça te convient mieux ? Elle a été déçue. Elle a souffert de ne pas te voir, tu t'en doutes.

- Je préfère que tu parles ainsi.

- Elle ne peut rien attendre, Erik, nous en avons parlé, n'est-ce pas ?

Attentif, Il guettait la réaction du danseur  mais celle-ci ne le déçut pas.

- Ce serait difficile. Le film va sortir, je vais travailler sur de nouvelles scènes…

- Et ensuite ta vie sera très pleine.

- Aussi, oui.

Julian se tenait devant ce jeune homme qui le touchait dans la volonté qu'il avait de lui rester assujetti. Il était impressionné et, préférant les actes aux paroles, il flatta le cou d'Erik avec respect comme on peut le faire d'un pur-sang qu'on respecte pour sa beauté et sa puissance. Sous ses doigts, battaient le sang et la vie, toute docilité et indiscipline confondues.

- Tu restes ici ou tu rentres chez toi ?

- Je reste. Tu te souviens du désert ? Moi oui. Moi oui.

Le danseur inclinait la tête et avait une belle expression rêveuse et il n'était pas difficile de le désirer sans fin...

- On dormira à l’aube…

- Sans doute…