Michel-Ange - _tude pour la crucifixion d'Haman - buste et jambes _ MICHELANGELO - haman study - torso and legs

Chloé Farell, l'étudiante californienne est désormais à New YorK. Amoureuse d'Erik, elle fait de lui des portraits...

Quelques jours plus tard, elle obtint, grâce à madame Fincher une commande pour un roman destiné aux adolescents. Elle en informa Erik et s'attendit à trouver celui-ci distant mais il fut, au contraire, très chaleureux.

- Tu es boursière dans une école snob. Il te faut plus d'argent sans compter qu'ils seront un peu plus polis...

Elle s'enhardit :

-Tu sais comment c'est chez moi mais je n'ai pas vu ton appartement. Tu me le montres ?

- Bien sûr 

Quand elle entra chez lui, elle fut subjuguée : Il était réellement dans un autre monde qu'elle. Elle adora son beau logement aérien.

- Comment as-tu fait ça ?

- Les baies vitrées et les colonnes étaient déjà là. Il suffisait d'imaginer. Les murs dépouillés, les meubles en bois clair, c'est le Danemark. Les objets et les tableaux, j'ai couru les brocantes. Et les miroirs avec les barres, j'ai trouvé...utile.

Elle pensa qu'il ne l'inviterait qu’une fois mais il ne marqua aucune hostilité à des visites régulières et elle en prit l'habitude. Quand il s'asseyait près d'elle sur des coussins, qu'ils prenaient un thé, regardaient un livre d'art ou un film, il était parfaitement troublant. Cette façon de se tenir, jamais relâchée, la danse sans doute et cette gentillesse...Plus elle le vit, plus elle fut sensible à la tiédeur de son corps et à l'harmonie qui s'en dégageait. Il offrait des profils purs, ses yeux bleus se teintaient de douceur quand il la regardait et il avait une façon à la fois discrète et racé de se vêtir, de respirer. Elle ne pouvait plus être sage car la sagesse ne s'accommode pas d'un amour naissant. Et c'est bien cela qu'il lui arrivait. C'était au-delà du trouble physique : elle ne pensait plus qu'à lui.

- Si je dis que je tombe amoureuse, tu vas dire non ?

- Exact, c'est non.

- Julian Barney ?

-  Oui.

- Tu crains qu'il ne se rende compte ?

- Tu me fais rire ! Il sait que tu viens me voir.

Elle fut confondue.

- En Californie, nous…Enfin, la première fois, tu…

- Nous ne sommes plus en Californie. Je ne peux pas faire l’amour avec toi.

- Oh, allons...

Elle s'attendait à ce qu'il s'arrangeât d'elle délicieusement, quitte à mentir. Mais il ne fit rien de tel. Il lui offrit du café et se contenta de répondre gentiment à ses questions.

- On peut se voir. Pas de souci.

Elle n'avait jamais été aussi en attente d'un être qui se refusait et l'aimait déjà follement.

- Pas de souci, mais Erik...

Il resta ferme mais cependant l'aida. Il insista pour qu'elle quitte son studio sordide. Il convainquit David de la laisser veiller sur l'appartement de sa mère qui partait six mois en Europe en échange d'un loyer minime. Sa vie fut meilleure mais elle ne comprenait toujours pas et insistait encore :

Kezia Paris - trois crayons, crayons de couleur - marc charmois Nantes 2014-01-14 (photo)

- Tu refuses mes sentiments car tu as peur de lui ?

- Je voudrais que rien ne change.

- Donc, II me reste à ne pas dire mes sentiments pour que rien ne change ?

- Ce serait bien.

- Toi- même, tu serais capable de faire cela ?

- Non.

- Je pourrais lui faire croire qu'on fait l'amour quand on se voit.

- Donc tu le rencontrerais et tu lui mentirais. Il peut être très moqueur. Ne tente pas de l'approcher et si tu veux le faire, assume !

- Tu veux juste me voir, c'est bien cela.

- Oui, Chloé.

- Donne-moi une bonne raison d’agir ainsi.

- J'obéis. J’ai une histoire avec lui. Il m’a sauvé de moi-même d’une certaine façon

- Quoi ?

- J'obéis. Ce serait le trahir.

- Il gouverne ?

- Qui dit cela ?

Il la déconcertait totalement mais elle donnait déjà sa vie pour lui. Elle finit par lui dire :

- Tu sais, si je m'occupais à te dessiner quand je te vois, je souffrirais moins. Il suffirait que tu poses en jeune homme ou en danseur et je me mettrais au travail aussitôt. Tu pourrais avoir tes exigences et on en parlerait. Je voudrais te montrer que je peux te voir différemment. Je voudrais que tu acceptes.

Il parut ravi  et son regard devint plus brillant.

- C'est une très bonne idée ! Je veux que ce soit une commande ! Montre- moi quelles techniques tu peux utiliser...

 Dans les yeux bleus de celui qu'elle aimait, elle trouva une confiance nouvelle, une image plus ferme, plus digne de respect de lui et d'elle-même et se sentit heureuse.

- Sanguine et sépia pour le premier, ça te va ?

- Et fusain pour l'autre ? Je suis d'accord.

Il lui dit qu'il avait toute confiance et Il avait raison. La lumière était un peu grise mais forte et ce décor pur qu’avait conçu Erik servit bien son travail. Elle lui dit de s'asseoir face à elle, une des grandes baies vitrées renvoyant aux gratte-ciel new-yorkais derrière lui. Elle lui dit de ne pas sourire, de se tenir droit et de pencher légèrement la tête sur le côté gauche. Il portait un pull noir à col en v et ressemblait à un de ces étudiants d'une université américaine réputée qui, puisqu'il ne va pas en cours peut se vêtir sobrement et porter des baskets. Il sembla prendre Chloé au sérieux car il ne l'interrompit pas tandis qu'elle travaillait au fusain. Quand elle eut fini, il se pencha et la regarda avec curiosité :

- Je peux voir  mon portrait ?

- Non. J'en fais un autre maintenant. En buste. Tu veux bien te changer, mettre une chemise blanche ?

Il se leva, s'approcha de portants qui constituaient son dressing et il lui tourna le dos pour se changer. Il retira son pull et il vit son dos, ce dos de danseur, musclé et large, et elle se sentit bouleversée ; complètement dominée par cette émotion intense qui est le corollaire de l'amour. Quand il se retourna et boutonna sa chemise blanche, son trouble était si vif qu'elle fût certaine qu'il le voyait. Son regard bleu brillait. Toutefois, il n'avança pas vers elle, ce qu'elle n'aurait  jamais empêché mais se rassit. S'il avait fait autrement, elle se serait jetée dans ses bras. Elle le dessina  en buste ; c'était une sanguine. Elle travaillait cette fois sur de plus grandes dimensions. Elle était concentrée mais sentait ses regards. Elle portait une jupe longue, des bottines, un grand pull torsadé et ses cheveux étaient retenus par des pinces. Il la trouvait belle, elle le sentait. Comme elle travaillait en silence, elle se laissa ravir par son silence et l'expression à la fois attentive et intriguée de son regard et par la sensualité qui émanait de sa belle bouche ourlée, de ses épaules, de son torse. Il ne devait jamais s'abandonner à un mouvement quelconque, commun car la danse avait travaillé toute sa personne, de sa nuque à ses mains et de son dos à ses reins. Il semblait contrôler ses attitudes corporelles, non car il voulait qu'on le trouve élégant et beau, mais parce qu'il avait acquis une discipline et qu'il était si imprégné d'elle qu'elle travaillait en lui sans qu'il s'en soucia. Elle avait fait un premier portrait qui était celui d'un rêveur et en dessinant le second, elle sentait qu'elle voulait plus rendre compte ce qu'Erik était pour elle à cet instant : un jeune homme vêtu comme un autre, peut-être un peu plus raffiné qu'un autre d'une part mais conscient de son art et de la beauté que cet art lui conférait. Car le danseur, malgré l'attitude adoptée, affleurait. Elle sentait aussi et voulait rendre compte de la complexité d'Erik. Celui qui pouvait être une jeune faune et en être magnifiquement heureux et celui qui laissait ce même faune en lui au repos et se montrait triste, presque blessé.