cocktail de FLEURS

 

Erik Anderson est revenu à Copenhague pour les 

obsèques de celle qui fut son mentor : Irina Nieminen. 

Il fut profondément bouleversé et resta silencieux. Quand Alexandra revint et lui servit du thé, il esquissa un sourire.

- Vous pouvez revoir toutes les pièces et son atelier de danse, aussi. Vous êtes un peu chez vous.

Il but le thé délicatement parfumé puis marcha. Les salons, la cuisine, la chambre d'Irina. Tout était bien en ordre et en même temps l'art vibrait partout : une esquisse, une partition, une statuette, un carnet où elle avait pris des notes. Il descendit ensuite dans le studio où il avait passé des heures à s'entraîner avec l'un et avec l'autre. Il revit cette femme altière et ce russe peu bavard qui l'avaient entraîné, l'encourageant, le reprenant, lui montrant tout ce qu'il devait savoir. Tant d'heures passées là, tant d'efforts et d'espérance, tant de bonheur ! La femme l'observait et semblait soucieuse de parler :

- Je pense que ça a été une période magnifique de votre vie ?

-Oui, ça l'a été. Je suis très ému. Le danseur russe est mort il y a des années et je n'ai pas gardé contact avec lui mais avec elle, toujours. Dans ces lieux, je n'étais pas revenu depuis très longtemps. Quelqu'un en hérite, bien sûr…

- Oui, mais tout sera transformé. C'est pour cela qu'elle voulait distribuer des objets qui lui étaient chers.

Il la quitta et prit un hôtel où il resta plusieurs jours. Il vit sa famille avec laquelle il se montra courtois. Claire, sa mère, était redevenue très mesurée et bavarda beaucoup avec lui. Pour des raisons variées, Kirsten et Else furent plus intrusives et piquantes. Elles ne comprenaient pas ce qu’il était devenu. Il les impressionnait et elles étaient jalouses. Quant à Marianne, elle lui fit l’apologie de Julian tout en affirmant son affection pour Chloé et Eva. Il les avait vues tellement complices toutes les deux qu’il se demanda quel jeu jouait sa sœur. A l’entendre, cette alliance qu’Erik avait réalisée avec le directeur d’une grosse salle londonienne était le meilleur qui ait pu lui arriver. Lassé de l’entendre, il la fit taire :

- Qu’est-ce qui t’arrive, Marianne ? Tu t’es débrouillée pour lui parler de je ne sais quoi à Londres et ainsi tu l’as approché de près, c’est ça ?

- Oui, je lui ai parlé en privé à plusieurs reprises.

- Et donc ?

- Tu fais fausse route si tu t’écartes de lui ! Rien que son envergure intellectuelle et sa prestance physique…

- Allons donc ! Il est bel homme, hein et séduisant !  Tu tombes amoureuse de lui ?  C’est à perte, non ?

- Erik !

- Il est homosexuel, tu t’en es rendu compte, quand même…Merci de me rappeler ses qualités, son sens de l’art et son argent. Tu es caricaturale, là !

- Il est très lié à toi…

- Tu prends son parti. Ce n’est pas ton rôle ! Je croyais que tu aimais beaucoup Chloé …

- Mais c’est le cas !

- Alors ?

Elle rougit et partit.

Seul à l’hôtel, il regarda l’album qu’elle lui avait donné par-delà la mort, cette femme étonnante. Ils étaient là les grands danseurs du siècle, hommes, femmes, en habits de gala ou tenues de danse et ils étaient superbes, le passage du temps les rendant mystérieux. Il contempla aussi ces toiles qui la représentaient, elle, Irina, quand elle était encore jeune et ce russe dont Erik avait parlé. Il y avait des scènes de ballet et deux jolis et étranges portraits. C'était Erik. Ce n'était pas un travail exceptionnel mais c'était surprenant et bien vu : il était ce danseur de seize ans qui voulait conquérir le monde. Stupéfait, il se parla à lui-même :

- Elle avait fait des dessins de moi ! Jamais, je ne l’ai su. Ils sont singuliers. Je pensais qu'elle me voyait comme un enfant à cette époque mais non, elle percevait déjà le jeune homme...Ce sont des dessins d’amoureuse.

Emerveillé tout autant que mélancolique, il alla à Skagen seul. C'était un rendez-vous secret. Il avait loué une voiture et roula en silence avant de s'installer dans un hôtel tranquille pour tenter de comprendre ce qu’elle voulait lui dire. Il resta là plusieurs jours durant observant le mouvement des deux mers, la Mer du nord et la Baltique. Il faisait souvent frais et il se laissa saisir par la beauté sauvage des lieux, le vent déjà fort et la houle avant de se replier dans une belle chambre confortable où il scruta les toiles et les photos. Elles lui donnaient des réponses sûres sur la poursuite de son art. Ce fut le plus beau souvenir qu'il eut du Danemark. Il se jura d'y revenir avec Eva.

- J’ai les photos de Nijinsky et maintenant, cet album, ces toiles et ces dessins ! Elle veut me dire que je suis toujours dépositaire d’un trésor. Je continuerai, je continuerai à honorer la danse, à l’honorer lui, le danseur russe qui guide mes pas et si je fais cela, je ne serai pas atteint.

Il lui sembla, la nuit qui suivit, voir sourire la Finlandaise.

Gagnant ensuite la Californie, il y trouva une Chloé qui tentait d’endiguer colère et tristesse.

- J’avais compris, Erik.

- Compris quoi ?

- Que dans le passé, tu as eu des liaisons avec des hommes et des femmes, que vous eu de charmants divertissements Barney et toi et que tu as toujours de temps en temps besoin d’un amant occasionnel.

Elle était bouleversée. Il eut un mouvement d’incompréhension.

-Je n’ai jamais été bavard, c’est vrai mais je ne me suis pas caché de toi non plus.

-Ce n’est pas exact. Tu as été très évasif. Lui, est très clair. Il a envoyé des photos avec des commentaires.  Il est très voyeur en plus ! Et toi, tu parais très à l’aise. Ils sont plus âgés que toi. Elles le sont aussi. Tout est très bien cadré…

Erik, qui la voyait à sa demande dans un café, fit profil bas. Comme il traitait étrangement, cette jeune femme !

-Tu n’as pas de question ?

- Non, Chloé.

-Dans la lettre qu’il m’envoie, il comptabilise les lettres d’amour que tu lui as envoyées. Il a raison : je n’en ai pas reçu autant. Il dit qu’il te connaît bien…

Il fut navré pour elle. Il voulait vraiment être près d’elle et de leur fille mais quelle crédibilité pouvaient avoir ses résolutions après une pareille atteinte ?

- Tu n’aurais pas dû me rencontrer et t'attacher à moi.

- C’est ça que tu as à dire ?

-Oui. Je t’en impose beaucoup et depuis longtemps ! Je regrette, je regrette infiniment. Je te fais du mal. Je peux aller à Toronto attendre que le tournage commence, si tu préfères.

- Non, reste.

- Et ces photos, cette lettre ?

- J’ai tout jeté. Il n’est pas question que je donne suite.

- Ce sera toujours entre nous, maintenant !

- C’est entre nous depuis des années, Erik mais c’est un choc d’avoir vu ces images et de m’être heurté à une telle haine ! Moi, je t’ai dessiné il y a longtemps et je te dessinerai encore. Tu resteras « Le danseur alangui ». Je veux que tu restes.

Et il le fit, restant plusieurs mois à Los Angeles où il se lia vraiment avec sa fille tandis qu’il découvrait dans cette jeune femme indépendante, un être dont il voulait désormais être toujours proche. Dans le même temps, Mills, qu’il vit souvent lui donna le scénario de Vera Luciano et il commença à travailler son rôle.