Lampedusa-Beach-©-Gaelle-Simon

 

La mort d'Irina Nieminen, une des chorégraphes qui l'a formé

plonge dans l'affliction le danseur Erik Anderson. 

Une femme d'une cinquantaine d'années vint à lui et lui sourit :

- Je m'appelle Alexandra Debiew. J'ai bien connu Irina. Je suis en fait sa filleule. Elle avait des choses à vous remettre et je suis chargée de vous conduire chez elle dans la mesure où vous acceptez.

- J'accepte.

Il monta dans sa voiture. Alexandra avait des cheveux bruns joliment coiffés et des yeux verts. Elle était en deuil. C'était une femme ronde, au physique rassurant. Elle conduisait vite et bien regardant rarement Erik. Quand elle se gara devant l'immeuble bien connu, il sentit son cœur se serrer mais cette inconnue fut pleine de tendresse :

- Irina parlait beaucoup de vous et toujours avec chaleur ! Vous savez qu’en son temps elle a eu beaucoup de renom, tout autant que ce russe qui donnait des cours avec elle. Quand elle s'est mise à donner des cours, elle a eu beaucoup d'élèves mais rapidement, elle a montré beaucoup d'exigences. Quand vous l'avez connue, il  était très difficile  d'entrer dans le sérail mais je crois bien qu'elle a été stupéfaite en vous voyant ! Elle vous adorait parce que vous étiez doué et pas commode. Vous lui répondiez et elle l'acceptait ! Croyez-moi, c'était rare chez elle, vous savez. Vous l'avez impressionnée ! Mais venez, montons dans l'appartement.

Il fut bouleversé de revoir ces lieux dans lequel il était entré pour la première fois à quatorze ans, Le décor en était un peu changé mais la donne était la même. Tant de photos, de portraits, de paravents et de miroirs. Tant d'éclairages indirects et de lourds rideaux.

- Vous êtes très pâle. Je vous fais un thé ? Elle adorait « goût russe ». Est-ce que ça vous convient ?

- Oui.

- Je vous laisse un instant ?

Elle fut très douce :

- Il y a des paquets pour vous et une lettre.

- Je préfère rester seul en effet.                       

Il s'approcha d'un bureau. Il était depuis longtemps, placé contre ce mur où, pour la première fois, il avait vu  des photos des danseurs des ballets russes et celles de Nijinsky dansant le Spectre de la Rose et l'Après-midi d'un faune. Il scruta chacune des images. Puis, il se pencha vers les paquets. Il y avait des toiles et  photos qu'elle souhaitait faire siennes, un petit carnet et une lettre ; Les œuvres qu'elle lui offrait, elle les avait décrochées des murs pour les donner car, tout jeune, il les avait aimés. Il aurait donc avec lui des photos et des images de grands danseurs et danseuses et cela le ravit. Sauf deux auxquelles il n'avait jamais pensé. Le carnet était touchant : il y vit la trace de tous les rendez-vous qu'il avait eus avec elle pendant deux ans. C'était un hommage si brûlant et si touchant dans son retard que son cœur se serra. Enfin, il y avait la lettre. Il l'ouvrit avec précipitation  et lut :

« Bien cher, Erik

Vous avez été un rêve que j'ai eu et aucun des danseurs que j'ai formés n'a été aussi accompli que vous. Il me semble que je vous dois beaucoup car vous m'avez rendu heureuse à un âge où on ne s'attend plus à l'être. Vous avez dansé tout jeune merveilleusement et vous avez fasciné. J'attendais tant un danseur comme vous et vous m'avez comblée ! Vous avez aussi aidé Kyra mais d'une façon plus fugace. Elle a vu cette grâce que vous savez approcher.

Je m'en vais et ne voudrais pas vous laisser sans rien. Recevez ces toiles et tableaux, ceux que vous aimiez si jeune ! Recevez ce carnet. Je vous ai bien bel et bien attendu !

Et recevez ce message : Erik, je vous dois une plus grande sincérité. J'ai aimé et épousé un homme qui en aimait un autre tout en m'aimant moi-aussi. Ça n'a pas été si simple mais je vous ai présenté les choses sous un bon angle. Je mentirais en vous disant que personne n'a souffert. En fait, tout a été difficile et sans cesse. On croit toujours à l'élection et on rencontre  les compromissions. Pardonnez- moi de ne pas vous avoir dit toute la vérité. Votre aura singulière aura pu me faire penser que vous, vous alliez réussir à aimer l'un et l'autre de façon égale. J'ai bien compris vos difficultés mais n'ai pas toujours fait preuve de bon sens. Je dois même vous avouer un certain aveuglement. Connaissant votre nature généreuse et votre sensibilité, je sais que vous chercherez à réparer les erreurs que vous avez pu commettre et celles qu'ils vous ont fait commettre. Je reste persuadée que vous savez panser les cœurs et soigner les âmes mais je veux aussi rester persuadée que vous vous occuperez de la vôtre. Et surtout, surtout, Erik, je souhaite que les raisons du cœur, quelles qu'elles soient car je ne peux rien faire à votre place, ne vous écartent jamais de votre art. Croyez en ma profonde affection et gratitude et à ma grande admiration pour la façon dont vous illuminez la Danse. »

Irina Nieminen.