Enigma-of-Kaspar-Hauser

Désormais chorégraphe à Londres, Erik Anderson crée un ballet 

sur l'énigme de Gaspard Hauser.

Erik fit comme il avait dit. S’immergeant dans la construction de son ballet, il ne fréquenta le théâtre que le matin pour se consacrer l’après-midi à son travail de chorégraphe. Convaincre l’étrange danseur qui avait attiré son attention lui prit beaucoup de temps mais il ne fut pas le seul qu’il contacta. Compositeurs, chanteurs, décorateurs furent sollicités. Il ne se contenta pas de lire et de chercher beaucoup, il sortit et marcha longuement. Fidèle à son engagement, il passa beaucoup de temps chez Julian et tant qu’il fut aux prises avec son œuvre, ni Chloé ni Eva ne vinrent en Angleterre. Julian en tira d’abord un sentiment de victoire car sa dérive, qui n’était pas feinte, avait atteint son ami. En même temps, celui-ci montrait désormais un grand désir d’indépendance dans ses projets sans refuser d’emblée le cadre du théâtre. Des difficultés surviendraient forcément puisqu’à l’origine, il fallait travailler ensemble…Il en naissait déjà. Erik n’avait pas recruté que cet invraisemblable danseur, il y en avait deux autres désormais. Il voulait faire venir un mime inconnu, d’Ecosse et un joueur de flûte irlandais lui inspirait beaucoup d’intérêt. C’était là des prises de position qui sans être catégoriques montraient qu’il n’était plus docile et moins influençable qu’auparavant. Souvent présent quand il travaillait, Julian sentit qu’il avait encore un ascendant intellectuel sur lui mais que celui-ci était plus sporadique. En termes clairs, Erik devenait maître de sa création et il ne lui était pas facile de l’admettre. La mise en répétition du ballet renforça ses impressions. En justaucorps noir, il parcourait la scène. Il savait. Il coordonnait. Des heures, des jours, des semaines. Les danseurs du corps de ballet se reprenaient sans cesse car les évolutions silencieuses les déconcertaient alors que la reprise de la musique les faisait renaître. Il fallait coordonner le travail du récitant et celui des danseurs, ce qui lui demandait beaucoup et ne jamais laisser s'écarter de  l’invraisemblable Ryuchi  et de ses deux acolytes. Ce trio, toujours à part, écoutait Erik sans lui obéir pour ensuite lui donner ce qu’il voulait sous une forme différente. Calme à l’habitude, le jeune chorégraphe s’emportait par moments tant l’assemblage composite de danseurs, de figurants et de comédiens était difficile à guider. Tout était très délimité et très maitrisé : l'arrivée de Gaspard sur la grand place d'une ville allemande, le solo de départ et le texte du récit ; les spécialistes qui entouraient le jeune homme étrange et cherchait à percer son mystère ; son éducateur qui le prenait en charge mais n'évitait ni le didactisme ni l'exhibition ; l'isolement progressif de Gaspard et sa mort étrange, clairement présentée comme un meurtre. Le ballet était traversé par trois grands solos et par des scènes où, Gaspard, muet et comme pétrifié, semblait lentement disséqué et mis à mort. Assis dans un coin de la scène où appuyé contre un miroir, Julian suivait de près le travail d'Erik et en appréciait la profondeur. C'était un ballet âpre et dur sur le mensonge identitaire, la difficulté de la mise à mort, et le rapport d'un être singulier à la dureté du monde.

Quand eurent lieu les répétitions en costume, tout parut sombre et funèbre. Les décors, très stylisés, évoquaient une ville contemporaine froide et brutale et les danseurs étaient en justaucorps gris, blancs et noirs. Les scènes de mine allaient s'intercalant avec les passages dansés, créant des espaces inattendus, un peu incongrus. Julian accompagné cette fois de Christopher fut saisi. C'était vraiment un spectacle difficile mais il était beau.