CIEL

Travaillant désormais à Londres, Erik Anderson a une relation houleuse avec son compagnon de longue date, Julian Barney. Il 

décide toutefois de chorégraphier un ballet sur Gaspard Hauser... Il se confie à Irina, le mentor

de sa jeunesse...

A Irina qui reprenait contact avec lui après une longue pause, il écrivit :

« Dans les rêves que j'ai faits récemment, j'ai vu un homme dépressif et très malade qui marchait dans les  couloirs aux teintes douces d'une clinique chic, entrait dans une chambre nue, attendait des heures pour prendre ses médicaments et le plus souvent vivait ce rien de la maladie ; lâcher le livre qu'on ne parvient plus à lire, regarder le pluie ruisseler sur la vitre, constater que la lumière du jour devient grise. J'ai vu ce même homme entendre les jérémiades de ceux qui étaient bien plus malades que lui, regretter l'Art, la beauté et les fleurs avant de ne plus entendre aucun bruit ; à croire que les doses de médicament endormaient tout le monde et qu'au bout du compte, personne ne savait qu'il était mort. Je ne savais si c’était Julian ou moi mais j’ai eu peur. »

Elle l’apaisa. Il lui écrivit encore :

« Je travaille toujours beaucoup mais reprends en ce moment les ballets des autres. Ma mère et l’une de mes sœurs viennent souvent à Londres quand Chloé et Eva sont là. Ma fille m'adore et elle me  fascine ; elle est si échevelée et si belle que j’éprouve pour elle un amour sans fin. Je m'occupe beaucoup d'elle, la lave, la peigne, lui dit des contes et joue du piano pour elle. Elle me veut en danseur et, toute gracieuse du haut de ses deux ans, elle me regarde adopter les cinq positions, faire des pirouettes parfaites qui la font rire encore et encore et des sauts ravissants. Elle est fascinée par cet homme qui est son père et confusément, elle se sent comme moi, plus jeune: si ravissante, attirant déjà tous les regards. Je lui montre mes chaussons de danse et des photos de moi au long de sa carrière. Elle n'est pas timide. Chloé me déconcerte. Elle agit comme une sœur aimante. Elle est avec moi d’une grande douceur mais n’est baucoup moins passionnée. Je crois que c’est mieux. »

Elle tenta de lui parler encore de ce qu’elle avait vécu, de ces deux hommes et d’elle et de cet amour qui les avait liés des années durant mais elle avait désormais peu de prise. Il avait eu très mal et s’il respectait ce qu’elle disait avoir vécu, il n’était plus concerné de la même façon. Elle tenta d’évoquer sa vie possible en Amérique avec Chloé et cette jeune femme et fut ironique. Se contenterait-il donc d’une école de danse  où il évoquerait de temps en temps ses gloires passées? Ne devait-il pas devenir le principal chorégraphe de ce beau théâtre, ce qui était inéluctable selon elle et ne pas cet homme sans lequel rien ne se serait passé ? Il ne la contrait pas mais restait neutre. Elle finit par changer de ton et cette fois, il montra un désaccord net. Cette quête du trois, il la savait inscrite dans sa nature puisque naturellement, il était ambivalent mais ils s’épuisaient trop et rien ne s’harmonisait. Il renonçait, elle le comprit et lui envoya une lettre dure :

« Vous allez, je le sens, vous écarter d’un homme qui vous est essentiel à bien des titres et vous accumulez des raisons de le faire alors que et sans vouloir être irrévérencieuse avec quiconque, il est la rencontre de votre vie. Il y a cette jeune femme et cette enfant inestimable mais vous abdiquez ! Quelle déception ! »

Laconique, il répondit.

«  C’est vous qui êtes déçue de ce que ma vie personnelle ne devient pas et en cela, vous faites fausse route mais je vous garde mon estime et mon attention car vous avez été celle qui a fait de moi un danseur »

Après cela, il dit à Julian que son nouveau projet chorégraphique pouvait naître mais qu’il serait lourd à mener et très singulier.

- De quoi veux-tu nous parler ?

- De qui, plutôt. Gaspard Hauser.

- Je te soutiendrai. Je le ferai toujours.

- Je voudrais m’enfermer chez toi pour travailler et ne venir au théâtre que pour l’essentiel. J’aime entraîner les danseurs.

- Tu ferais cela, Erik ?

- Oui, nous serions comme des moines.

- Ou presque….

Dans le beau décor qu’avait créé cet homme qu’il connaissait depuis longtemps, ils le devinrent, se levant tôt, guettant les lumières du matin et œuvrant sans relâche à leurs tâches respectives qui les séparaient avant de les réunir le soir. Là, ils se regardaient. Julian mettait souvent des chandelles. Les dîners étaient sobres. Il leur arrivait de se sourire mais ils évitaient de se toucher, comme si leurs étreintes antérieures les brûlaient par leur quémandeuse intensité. D’elles, la femme et la petite fille, il n’était pas question, à croire que jamais elles n’avaient existé. C’était faux. Ils gagnaient du temps et le soir, chacun seul dans sa chambre s’effondrait et dormait d’un coup. Les blessures de Julian avaient guéri, les heures filaient, ils se parlaient et Erik construisait ce ballet qu’il gardait secret. Toutefois, allant et venant dans cet appartement magnifique où tout arrêtait l’œil, des somptueuses tentures aux tableaux et aux miroirs, il leur arrivait d’être heureux. Il était bon d’être hors du monde, hors de tout, dans un espace où n’existait que l’art.