1962+Rudolf Hametovich Nureyev+Cecil Beaton

 

A Londres, la compagnie "Jours de Lumière" voit le jour. Temps difficiles

pour Erik Anderson entre Julian, son ex-compagnon

devenu directeur de la troupe,

Chloé, son amante et Eva, leur enfant...

Julian ne décolérait pas, n’acceptait pas. La naissance d’Eva l’avait horriblement blessé d’autant qu’au lieu de s’écarter d’Erik, cette Américaine continuait de le voir, amenant avec elle cette petite fille d’une beauté fulgurante. Qui est plus est, il avait beau critiquer le travail de celui qu’il avait tant aimé, il ne parvenait pas à le prendre en défaut. Il y avait peu de failles dans ses ballets, il connaissait assez la danse classique pour le savoir. Dorian Gray avait déconcerté car Erik cassait une image de lui facile et plaisante en livrant un ballet âpre et dur mais contrairement à ses dires, ce n’était pas un échec : les spectateurs venaient. Contrairement à ce qu’il s’était promis de faire à un moment où il pensait le faire douter de son art et de sa capacité à convaincre le public,  Il se gardait bien de lui dire combien il admirait son travail.

 Il espérait pourtant le rendre moins populaire car malheureusement, après une période délicate, il l’était redevenu. Wegwood était apprécié pour sa courtoisie, lui-même avait une image froide et hautaine  et David commençait à décourager ses partisans : il faudrait lui apprendre à être moins prétentieux…Mais Erik ! Sa créativité alliée à sa distinction naturelle et à sa beauté lui avaient valu les faveurs du public. Les danseurs, à quelques exceptions près, le tenaient en haute estime et il avait acquis auprès de tout le personnel du théâtre, une immense réputation d'élégance et de gentillesse. Il parlait à tout le monde avec une égale attention et semblait indifférent à toute hiérarchie. Qu'une habilleuse ou une costumière se mit à discuter avec lui, il prenait le temps de lui répondre. Qu'un machiniste ou un électricien lui présenta les ficelles de son métier, il lui posait question sur question. Il en allait de même avec la vendeuse de billets ou les secrétaires. Erik, qui n'aimait pas les chiffres, était à même de charmer le comptable pourtant fort sévère.  Cette adoration dont il bénéficiait semblait ne pas avoir de limites : une fois, alors qu'il s'entraînait seul sur scène à un moment incongru, il fit un faux mouvement et poussa un petit cri avant de toucher sa cheville droite. L'instant d'après, un machiniste entra sur scène avec un sceau empli de glaçons. Une autre fois, parce qu'il avait donné à une des secrétaires des billets pour deux spectacles et pour toute sa famille, il reçut un gros bouquet de fleurs alors qu’ils déjeunaient dehors avec la troupe. La jeune fille, en lui tendant le bouquet, l'embrassa sur les joues. Ils le retrouvèrent un soir prenant le café avec les ouvreuses. Il n'ignorait aucun prénom. Ces épisodes allaient se répétant. Il était considéré comme un ange.

Pour le déstabiliser, Julian fit revoir à Christopher la programmation annuelle, ce qui gêna beaucoup le chorégraphe. Erik se vit confier des ballets classiques mais s’en trouva finalement heureux. En dehors des périodes où il recevait sa fille et Chloé, il menait une vie très sage, presque solitaire et ses relations avec le directeur administratif ne faisaient plus jaser. Il s’avérait vraiment difficile de l’atteindre.

Il souffrait pourtant et pensait beaucoup aux propos du cinéaste. Cette différence qui était sienne…Il commençait à comprendre qu’elle était un obstacle à son bonheur alors qu’Irina dont il avait de sporadiques nouvelles, l’avait présenté comme un atout. Connaissant le pragmatisme de Mills et sa réelle bonté, il commençait à se demander si cette Finlandaise qui l’avait formé n’avait pas transformé ses souvenirs. Cette relation à trois qu’elle avait présentée comme si viable et dans son cas, si réussie, n’était-elle pas mensongère ? La façon dont Julian avait utilisé David l’avait tout de même atteint. Il voulait les aimer, lui, elle mais il les rendait jaloux et le devenait lui-même…

 N’ayant pas la force d’aller plus avant, il s’accrochait à l’idée qu’il finirait par monter les ballets qui lui tenait à cœur : Shéhérazade que Michel Fokine avait donné à Nijinsky, Romola, Romola qu’il commençait à chorégraphier dans sa tête et qui montrerait sous un jour heureux celle qui avait épousé Vaslav et Gaspard Hauser, un ballet grave dont il savait que la construction lui demanderait beaucoup. Et il pensait à la promesse faite à Mills : ce film mêlant danse et art lyrique.

Il retrouvait alors la confiance.