Erik Anderson retrouve son metteur en scène, Nicolas Mills, pour un documentaire sur la danse. Il se confie à lui sur sa vie professionnelle et ses amours...

bruhn-and-baryshnikov

En décembre 1994,  Mills appela Erik :

- Dis-moi : je fais un film mi fictionnel mi documentaire sur quatre danseurs devenus chorégraphes : deux garçons, deux filles. Tout le monde est connu ! Je parcours la planète ! Je me suis renseigné sur toi et je suis déterminé à te filmer de nouveau. Un théâtre avec Barney et Wegwood et en plein centre de Londres encore !

-  Les répétitions de mon prochain ballet commencent dans un mois.

- C’est idéal ! Tu es mon numéro quatre. Les autres danseurs ont déjà été filmés. Excuse du peu, je suis allé en Italie, en Australie et en France avant toi !

Mills reçut les autorisations nécessaires et Erik fut surpris de la joie qu’il éprouva à le revoir. Il avait changé. Physiquement, il n’évoquait plus Charlie Brown car il avait beaucoup minci. Plus personne n'avait envie de sourire d’emblée en le voyant  peut-être parce qu'il était beaucoup plus calme et décidé et s'imposait naturellement. Son intelligence était affirmée et il n'était plus le jouet de ses émotions. Et puis, et c'était le plus important, Il était devenu un cinéaste accompli. Son souci d'intégrer ce danseur, qu'il avait filmé pour sa première tentative au cinéma, à un nouveau cadre et à un nouveau projet, était évident.  Celle qui concernait son ami avait pour titre Erik- A. C'était une sorte d'hommage de la part de celui qui l'avait durement filmé et cette- fois-ci optait pour la distance et le respect. On y voyait le danseur parler avec enjouement. Wegwood et des danseurs s'exprimaient aussi. C'était un film ambitieux et tendre qui donnait la part belle à Erik, toujours cadré avec soin, mais  soignait les apparitions des autres membres de la compagnie, quels qu’ils fussent. Il revenait toujours au théâtre qu'il filmait de manière ravissante et insistait sur l'originalité du lieu. On voyait des écoliers anglais admirer la dernière exposition du danseur sur les costumes de danse à travers le monde, la cafétéria, le hall d'entrée bondé mais on voyait aussi qui il pouvait  être : un artiste à part, un jeune chorégraphe à la fois exigeant avec les autres et avec lui-même mais toujours  humble. Tantôt souriant face à la caméra, il était l'instant d'après très concentré car il allait guider ses danseurs dans sa nouvelle mise en scène…

Hors- champ, Mills se montrait plus libre qu’auparavant.

- Tu as fait du chemin, Erik ! Tu sais ce que j'ai lu sur toi quand tu as dansé Vaslav ? « Le secret d'Anderson n'est pas dans le génie de ses pliés, de ses réceptions au sol et de ses amortissements, pourtant incomparables, et danser, pour lui, ne consiste pas à faire des entrechats à six ou huit battements, à sauter ou à réussir une arabesque. Il enchaîne des pas et des sauts et construit une série à la fois coulée et rythmée que couronne, à la fin, une souveraine immobilité ». Je ne sais plus qui a écrit ça mais j'espère que ça te plaît. Et maintenant ce théâtre !

- Autre chose ?

- Bien sûr ! Ce ballet que tu es en train de faire répéter. Déjà le choix ne me surprend pas tant que cela venant de toi. Le Portrait de Dorian Gray, rien que cela ! Lord Henry l’observateur ambigu, Sybil Vane la jolie victime, Basil Hallward le peintre du fameux portrait et bien sûr Dorian sont pour moi des personnages de roman. Là, je vois des danseurs et je te vois toi les diriger. C’est un étrange retournement des choses, avoue-le, car dans le film que nous avons tourné ensemble, c’est moi qui dirigeais…

- Tu es le seul à ne pas être surpris que je travaille sur Dorian Gray…

- Barney s’en offusque ? Non, tout de même pas. C’est ambigu et dur, moral malgré tout.  Dis-moi, quel changement lui-aussi…Il avait l’âme d’un chef sans en être un et le voilà à la tête de ce théâtre !

- Pourtant, il n’aime pas le thème du roman : le héros qui reste imperméable au temps et toujours beau alors qu’il accomplit des actes horribles et l’étrange portrait qui seul révèle la noirceur du héros.  Cependant nous avons un accord et il nous laisse faire. Christopher règle la plupart des chorégraphies et elles sont modernes mais là, il s’attaque actuellement au répertoire classique. Ça attire beaucoup de spectateurs, contrairement aux idées reçues. Moi, je suis plus libre. Paradoxalement, j’ai davantage de problèmes avec Julian que Nicholas. Je dois le convaincre…

Mills eut un sourire amusé.

- Les bras de fer entre vous, ce n’est pas neuf !

- Non, mais les données sont différentes…

- On va entrer sur un terrain privé, là. C’est à toi de voir si tu veux poursuivre…

- Oui, je le veux. A côté de Julian, il y a une jeune femme. Je ne vais pas te mentir, j'ai voulu une liaison avec chacun d'eux parce que je les aimais l’un comme l’autre. C’est toujours le cas d’ailleurs mais c’est difficile… J’ai une petite fille avec Chloé et je vais la voir en Amérique. Elles me rendent visite ici, aussi.

- Tu l’as connu aux USA, alors ?

- Oui, quand on tournait le film.

TOI ERIK BRUHN

- Et tu crois que je vais te condamner ? Non. Tu sais, je crois très capable de vivre avec chacun d’eux en apportant à chacun ce dont il a besoin. Tu n’es ni cynique ni égoïste mais le problème, c’est que tu n’es pas comme nous. Tu es différent. Quand je t’ai filmé en Californie, je l’ai senti, cette différence. Elle te rend très attirant et ceux qui se tournent vers toi l’acceptent avant de se rendre compte qu’ils perdent pied. On attend tous d’être choisi, préféré et on veut tous se réjouir que le concurrent soit sacrifié. Mais toi, tu les choisis et tu veux les garder…Tu sais, ça fait partie de la complexité de ta vie d’être ainsi mais bref. Je suis content que tu connaisses cette jeune femme. Et pour ton enfant, j’approuve aussi !

- Il reste Julian…

Mills eut un rire amusé.

- Oui, j’imagine bien qu’il rit jaune avec cette histoire. Barney et toi, j’ai des souvenirs incroyables, tu sais. Cette façon que vous aviez de vous opposer puis de vous compléter. Vous avez besoin l’un de l’autre et du reste, il est là, aujourd’hui, à diriger ce théâtre pour toi…Evidemment, la compagne et l’enfant, ça doit le rendre sacrément furieux mais il reste à son poste. Tu es toujours incroyablement fascinant ! Regarde-les. Lui, ne jure que par toi, l’autre chorégraphe ne te fait pas d’ombre et la jeune femme que ta façon d’être a dû tout de même désarçonner ne t’a pas quitté…En fait, tu inspires la fidélité, Erik !

Cette conversation toucha Erik car Mills était direct. Le tournage se poursuivant, il le sentit l’observer beaucoup. Il guettait les apparitions de Barney et discutait beaucoup avec Wegwood. Parallèlement, il filmait avec rigueur. Tantôt Erik s’entraînait avec les autres danseurs, tantôt il dirigeait Heather Browne, la danseuse qui incarnait Sybil, tantôt il mimait le rôle attribué au beau David Knight et devenait Dorian Gray. La caméra tournait autour d’eux. Elle captait les postures des danseurs. En gros-plan, il paraissait s’interroger. A l’arrière-plan, ses danseurs retravaillaient une scène. L’idée était de montrer la singularité d’un danseur devenu chorégraphe et sa simplicité toujours grande. Le spectateur devait être captivé et dérouté. Quelles étaient les grandes lignes de ce ballet ? Quels seraient en fin de compte les décors et les costumes ? Où en était le travail d’Erik ? L’enthousiasme et la curiosité ne pouvaient que naître….Mills avait cependant une nature bien trop curieuse pour ne pas buter sur quelques évidences. Si Erik n’avait aucun souci avec la plupart des membres de la compagnie et particulièrement avec les danseurs, il n’avait pas une relation facile avec celui qui incarnait Dorian Gray. La raison en était simple : Julian était l’amant de ce danseur et cherchait à le rendre jaloux. C’était une manœuvre basique mais Erik, malgré son détachement apparent, n’en sortait pas indemne. Quant à Barney, il semblait prendre tout le temps sur lui pour ne pas être cassant. Il était nerveux, fatigué et ses yeux brillaient étrangement. Deux dîners eurent lieu pendant le tournage mais Mills ne put satisfaire vraiment sa curiosité : il y avait trop de monde. Son ressenti fut cependant mitigé. Tout le monde savait pour Chloé et Eva, qui se trouvaient alors aux Etats-Unis, mais personne n’en parlait. David était placé loin de Julian mais ils échangeaient des regards appuyés. Erik, très à l’aise, plaisantait beaucoup avec Wegwood mais celui-ci n’en pensait pas moins. Rien ne paraissait en équilibre. Le danseur en avait-il conscience ? Il chercha à lui parler de nouveau.

- Ton ballet est très réussi.

- Ils n’en sont pas certains. Ça reste expérimental…

- Tu me fais une réponse étrange, là. Tu sais, tes ballets plairont ou non à l'endroit précis où tu les présenteras mais c'est très factuel, ça ne veut rien dire. Je sais comme tu peux être : je t'ai vu très fragile. Ne te laisse pas atteindre par un insuccès relatif ni griser par un grand succès. Tu es en début de carrière !

- Tu es rassurant.