MARGOT FONTEYN

 

A Londres, Erik retrouve Jane Hopkins, la ballerine avec laquelle il a eu une aventure, jadis...

Jane Hopkins, dont il avait gardé le doux souvenir des années durant, se manifesta tardivement. Elle vivait le plus souvent loin de Londres, dans le nord où elle avait acquis une maison et avait, semble-t-il déserté toute vie mondaine. Elle avait gardé ce beau cou de cygne et ce maintien de danseuse que rien ne saurait effacer. Elle eut un immense sourire quand elle le salua.

- J’ai su que vous vous produisiez à Londres et cette fois avec une troupe permanente. Vous voilà donc presqu’Anglais ! J’aurais pu venir plus tôt mais vie a beaucoup changé. J’avais un mari volage qui a regagné son pays. Je ne suis pas triste.

Il vit sa nostalgie : ce si jeune homme, ce thé, cette façon qu'elle avait eue de refermer ses bras sur lui en disant le voulant tellement. Il se souvint de l'intérieur de ses cuisses, si tendrement blanc et de ses gémissements. Elle fut pleine de tact et, pour cacher son trouble, elle se mit à sourire.

- Je vous vois danser ce soir. Vous serez seul en scène. Je préfère ainsi. Pas de partenaire féminine, pas de comparaison !

Elle le toucha en parlant ainsi car cette possessivité qu’elle manifestait restait gracieuse. Elle poursuivit.

-  Vous êtes très racé. Vous l’étiez déjà mais vous avez changé. Vous n'êtes plus le très jeune homme rayonnant avec qui j'ai dansé L'Oiseau de feu mais vous restez singulier et beau ! Vous semblez plus seul…

- Oui, vous  pouvez en comprendre la raison, vous qui  êtes danseuse. Il faut leur plaire à tous et vouloir bien plus que cela ! Je l’ai toujours ressenti mais c’est pire maintenant !  « Danse, sois excellent ! » c’était le leitmotiv d’Hannah et d’Irina, mes deux premiers professeurs. « Danse, Erik, étoile, pas le choix ! » a caractérisé Julian Barney qui dirige ce théâtre.  « Danse, Erik. New York City ballet. Attention : pas de fautes ! » est venu de Peter Martins au New York City Ballet.  Et bien sûr,  toujours et partout, il y eu ces appels : « Danse comme jamais et donne- nous le meilleur ! Ne faiblis pas ! Ne déçois pas ! ».

- Je comprends. C’est lassant mais exaltant aussi ! Qui serions-nous sans cela ?

Avant qu’elle ne rejoigne le nord de l’Angleterre, il la revit encore dans le beau salon d’un hôtel où elle était descendue et arriva les bras chargés de roses blanches.

- Vous êtes restée belle.

- Ne me parlez pas ainsi. J’ai des souvenirs tenaces…Dites-moi plutôt ce qui vous ennuie car je sens que vous êtes perplexe.

- Avez-vous traversé des périodes confuses ?

- Bien sûr.

- J’en traverse une. Je peux vous en parler ?

- Faites-le.

- Vous savez ce que m'a dit John Neumeier ? « Erik, vous allez encore danser et puis, vous aurez vos propres terres. La chorégraphie, dans votre cas, est une évidence. Vous verrez que c'est difficile mais vous êtes créatif et vous avez de l'autorité. Je peux vous assurer pour avoir moi-même traversé des déchirements et des deuils, que vous verrez alors les choses différemment. Les souffrances que vous rencontrerez, vous les transformerez et les joies que vous connaîtrez passeront dans vos créations. » Je l’ai écouté et je suis sous contrat ici avec un homme que je connais depuis longtemps et avec qui…Enfin, vous voyez…C’est par lui que mes ballets vont apparaître. Et en même temps, je suis tombée amoureux d’une femme. Elle aura bientôt un enfant de moi…

- Tout ceci vous fait peur…

- « C'est un rêve doux-amer. Mes compagnons étaient l'amour et la peine. Au bord du chemin il y avait un tilleul, c'est là que j'ai pu dormir enfin, sous le tilleul. Il a répandu en neige ses fleurs sur moi, j'ai oublié alors ce qu'est le tourment de vivre. Tout était clair à nouveau, oui, tout était clair, tout, l'amour et la peine, le monde et le rêve. C'en est une autre. »

- Le Chant du compagnon errant ?

- Oui.

- Tout n’est pas si grave ! Regardez, vous êtes déjà en train de guérir de ce qui vous agite ! Des pétales de fleurs tombent  sur votre visage…Tout va naître !

MARGOT

 

- Tout ?

- Mais oui ! Un petit enfant va vous venir et vos créations vont apparaître ! Il n’y ici aucun sujet de crainte.

- Vraiment ?

- Erik, c’est une situation complexe mais vous en tirerez de la joie. C’est ce qui importe !

Quand ils se séparèrent, elle le surprit. Elle, qui était si anglaise et réservée, lui caressa la joue et effleura ses lèvres dans la rue alors que les croisaient des passants affairés ou nonchalants. C’était une belle fidélité.

- Ne dites rien, Erik, ne dites rien.

Il plongea ses yeux clairs dans les siens qui étaient bruns. Elle refoulait ses larmes.

Dans les temps qui suivirent, il commença les répétions de Daphnis et Chloé qui était sa première mise en scène. Il était clair avec les danseurs et rigoureux. Julian, qui n’avait encore appris la grossesse de la jeune amante d’Erik, s’amusa que l’héroïne du ballet eut le même prénom que la jeune Américaine.  

- Elle s’invite sur scène en plus !

Dès qu’il fut au courant, son humour disparut.