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Il était à en Angleterre maintenant et il travaillait avec Julian et Christopher, ayant finalement pris au sérieux une proposition qui, au début, n’avait pas suscité son enthousiasme. A Hambourg, il était resté un danseur mais Neumeier lui avait laissé entrevoir qu’il pouvait être un chorégraphe et  cette idée avait fait du chemin en lui. Retourner en Angleterre pour y chercher un théâtre ne lui serait pas venu à l’esprit mais n’était pas son idée première mais  dès qu’il eut posé le pied sur le sol anglais, il dut se rendre à l’évidence : Julian, qu’il s’était toujours obstiné à voir comme un esthète était bien l’homme d’affaires qu’il disait être. Il se mit très vite en recherche d’un beau lieu, Erik et Christopher faisant de même. Leurs idées divergeaient, le décorateur insistant pour s’associer aux deux danseurs. Ceux-ci trouvèrent d’abord tous deux un théâtre excentré dont la mise en valeur demandait pas mal de travaux. Erik, qui n’acceptait pas vraiment que Julian prît les rênes de la compagnie à naître, se montra enthousiaste. Cette salle était un peu loin de tout c’est vrai mais tous deux étaient encore jeunes et plein d’allant. Ils étaient suffisamment forts pour tenter l’expérience. Christopher, qu’une association avec Barney ne désarçonnait pas tant que cela, parut d’abord tenté.

- On aura beaucoup d’emprunts bancaires et il faut déjà que les banques acceptent mais tu me dis que Barney est partie prenante pour une faible part ?

- Oui, enfin c’est ainsi que j’ai négocié avec lui.

- C’est jouable alors !

Le chorégraphe anglais déchanta très vite cependant et allégua que l’entreprise était très risquée.

- Tout de même, acquérir ce théâtre va nous endetter et il faut envisager beaucoup de travaux !

- Mais, on en a parlé et tu étais d’accord ! Chloé en est témoin !

- Erik, je dois te dire que je reviens sur ma décision

- Mais pourquoi ?

- Nous risquons gros avec Wandsworth.  C'est au bout du monde. Ta réputation et la mienne n’y suffiront pas. Quoi que nous en disions, nous avons besoin des snobs lettrés et des balletomanes aguerris qui nous applaudiront à Bloomsbury mais pas dans un endroit pareil ! Ce sont des rêves de petits garçons, je suis navré de te le dire. Le projet de Barney est très solide. Il a des appuis importants. Je me suis battu pour arriver là où j’en suis et j’ai quarante ans. Je ne peux pas laisser cette chance. Wandsworth c’est un public d’étudiants et de cadres moyens assurés. Ils nous aimeront et nous applaudiront, c’est sûr mais on croulera sous les contraintes : ne pas monter de spectacles trop coûteux et faire des tournées dans des villes anglaises de moyenne importance. Si ce n'est pas une bonne image pour moi, ce sera pire pour toi. Regarde où tu en es arrivé. Ils ne verront pas la prise de risque. Ils diront que tu déclines….

Erik fut stupéfait. Un tel revirement ne pouvait venir que de Julian avec qui il avait dû parler. C’est lui qui lui dictait ces mots, il ne pouvait en être autrement.

- Ecoute, la première fois que tu as évoqué le projet, il était question d’une compagnie de danse dont Julian serait le directeur administratif et financier et nous, les chorégraphes. C’était bien un projet à trois et il s’agissait bien d’un théâtre au centre de Londres ?

- C’est vrai mais on peut changer d’avis…

- Tu devrais parler davantage avec lui. Il cherche de son côté et il a du flair…

Le danseur hésitait à aborder de nouveau le sujet avec Julian, sachant que celui-ci guettait le moment où il réussirait à le convaincre.  Chloé tentait de le faire tenir bon, afin qu’il ne travaille pas pour cet Américain dont elle ne parvenait pas à se défaire et il voulait la rassurer. Pourtant, il finit par se heurter à son amant, plus frontalement qu’il ne l’aurait voulu.

- Christopher me dit que tu as repéré une salle à Bloomsbury !

- En effet, oui, je viens de lui en parler.

- La racheter n’est  pas une mauvaise opération…

- C’en est une bonne. Je sais, tu ne me crois pas car c’est un quartier très cher mais je m’adresse à un propriétaire qui n’a pas été bon gestionnaire et est pressé de vendre. C’était un très beau lieu qui pouvait facilement être investi par une compagnie de ballet. La scène est vaste et la salle est exquise. Il y a toute une annexe qui peut être investie par les danseurs et le reste du personnel.

- Mais c’est en plein centre de Londres !

- Raison de plus ! Vous vous engagez pour un tiers de la somme chacun et moi pour la moitié. J’ai préparé un dossier à votre intention. J’ai fait une étude très sérieuse. Il faut saisir cette occasion ! C’est impliquant financièrement bien sûr mais personne ne va se ruiner…

- Admettons. On va travailler tout le temps ensemble !

- Nous nous associons. Vous en êtes inquiets, toi surtout ! Si vous tombez d’accord avec moi, vos inquiétudes seront  infondées. Vous n’aurez pas à gérer un théâtre mais à en  être l’âme. Je m’occuperai des tracasseries quotidiennes alors que vous présenterez des ballets surprenants ! Faites-moi confiance, vous aurez beaucoup de latitude.

- C’est cela que tu as mis en avant avec lui ?

- Oui et avec toi -aussi.  Erik, tu vas danser et chorégraphier. Tes prestations seront attendues mais tes ballets aussi. Il te faut ce beau lieu !

- Tu veux me dire autre chose…

-  Ne le prends pas mal mais le temps passe…Cette offre tombe au bon moment. Ta carrière va prendre un nouveau tour et elle va rester belle. C’est important…

En lui parlant ainsi, il voyait juste. Erik avait trente- deux ans. Il ne pourrait envisager encore longtemps une carrière de soliste sans souffrir de comparaisons blessantes. Le pousser à changer de cap n’était pas anodin. Lui-même en ressentait le besoin.

- C’est vraiment magnifique ?

- Vraiment.

Quand il vit les lieux, le danseur dut admettre que Julian ne lui mentait pas.  Doté d’une belle façade néo-classique, l’édifice était gracieux. La salle avait été travaillée dans des tonalités rouge et or, et tous les décors intérieurs avaient été refaits, jusqu’aux loges des danseurs. Tout était lumineux et contemporain et l’enthousiasme gagna chacun. Une compagnie de danse pouvait bel et bien y voir le jour mais il fallait faire vite et contenter ce propriétaire aux abois. Ils signèrent donc…Comme il l’avait demandé, la compagnie s’appela « Jour de lumière », « Sandborn » et il en fut infiniment ému.

Le premier réflexe de Christopher fut le bonheur. Ce théâtre était une bénédiction, un cadeau exquis !  Diriger une compagnie de danse était le désir secret du chorégraphe anglais. Bien sûr, il avait déjà été à la tête d’une petite compagnie dans son pays et travaillé à New York et en Californie mais il n’avait pas été si comblé. A ce moment de sa vie, il rencontrait ce rêve qu’il avait fait adolescent, quand issu de la classe moyenne, il étudiait la danse classique à Birmingham. Contrairement à Erik dont le père avait mal pris ses choix, celui de Christopher avait encouragé sa vocation. Lui-même aurait aimé embrasser une profession artistique et serait volontiers devenu comédien mais la chance lui avait défavorable. Il s'était contenté de devenir un enseignant de littérature anglaise qui aimait le théâtre. Aussi la carrière de ce fils prodigue lui tenait-elle à cœur. Fier de son parcours, il exultait de le voir revenir à Londres. N’allait-il pas être à la tête d’un corps de ballet avec ce danseur danois dont la carrière était prestigieuse ?

Erik, lui, était à la fois craintif et heureux. Il devrait répondre à qui attendait beaucoup de lui. Cette fois, c’était John Neumeier qui, de Hambourg, guetterait ses créations. De nouveau, il sentait des enjeux lourds mais il refusa de se laisser aller. Tout à la joie de parcourir ce beau théâtre, il fut rieur comme un enfant.

Seule Chloé, qui était revenue à Londres à contrecœur,  ne partagea pas leur enthousiasme.

- Tu m’avais dit que tu avais bien réfléchi. Vous monteriez une compagnie à deux et il serait un simple conseiller ! Je te signale qu’il t’achète une salle de spectacle !

- Nous montons une compagnie de danse. C’est une entreprise qui demande beaucoup ! Et il est très avisé…

- C’est le moins qu’on puisse dire. Il y est tout de même arrivé à te contrôler ! Tu travailles pour lui, maintenant.

Il était sans argument et il pensa qu’une fois de plus, elle s’arrangerait de la situation. Il ferait son possible pour que tout se passe bien. Elle fut glaçante cependant.

- Bien. Je ne reste pas en Angleterre. Je rentre chez moi.

- Mais enfin, tu ne peux pas faire ça !

- C’est pourtant ce que je vais faire. Je te laisse t’installer à Londres…avec lui. J’imagine à quel point il sera satisfait. Quel triomphe !

- Tu ignores bien des choses. Ne précipite rien…

- Ah oui ? Ecoute Erik, je vais te laisser à tes utopies bienveillantes.

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En octobre 1992, peu après la signature du contrat d’achat, elle prit un vol pour Los Angeles et s’y réinstalla avec soulagement. Tout fut au beau  fixe pour elle, sa décision étant prise de s’écarter d’Erik mais elle fut rapidement victime de malaises. Surprise, elle consulta un médecin qui fut avec elle d’une douce ironie. Elle ne souffrait de rien de grave, les vomissements et les nausées qu’elle signalait indiquant simplement qu’elle était enceinte. Elle ne pouvait sincèrement l’ignorer, n’ayant plus ses règles depuis quelques temps. Attendre un enfant la rendit très sereine. Elle ne remettrait rien en cause et tout se ferait naturellement. Mais elle se devait de l’annoncer à Erik et imaginait sa confusion. Grâce à Barney, il verrait là une manœuvre pour le récupérer. C’était partiellement faux car ces derniers mois avaient été si chaotiques qu’elle avait cru  perdre son amour. Celui-ci, toujours détaché des contingences de ce monde, l’avait à plusieurs reprises rejoint avec passion sans se préoccuper de son cycle menstruel ni des moyens qu’elle prenait de le contrôler. Serait-il sensible à cet argument ? Il le fut :

- C’est extraordinaire ! Je suis bouleversé et ravi, tellement ravi ! Ne t’attends pas des reproches, je ne t’en ferai pas ! Mais on doit se voir ! Tu peux voyager ? Tu es enceinte de combien de semaines ?

- Huit.

- C’est peut-être risqué ! Je vais venir !

- Non…

- Chloé, je suis vraiment ravi !

Il vint brièvement. Il était effectivement radieux et elle ne put que l’aimer de nouveau tout en ayant des craintes pour lui. Que ferait- il maintenant ? Lui n’eut de cesse de mettre au point un calendrier de déplacements pour venir la voir. C’était fou et elle lui fit remarquer :

-  Ce sont de longs trajets  et tu es très occupé à Londres !

- Il le faut, tu es enceinte. Ce ne sera pas si facile, c’est vrai, à cause de la distance mais je veux venir aussi souvent que possible. C’est très important !

Et il le fit, surmontant souvent la fatigue liée au décalage horaire. Il regardait son ventre s’arrondir, admirait ses seins. Il était désarmant et elle ne pensait plus qu’il était cruel. Il avait sa logique…

En Angleterre, tout allait très vite. Wegwood avait mis au point une première saison alliant classicisme et modernité : Le Lac des cygnes, Coppelia, La Sylphide mais aussi Le Tour d’écrou et Balanchine. Erik apparut beaucoup sur scène et emporta la mise : le public adorait son talent, sa beauté et son inventivité mais aussi son étrangeté. C'était là un point que nul auparavant n'avait signalé. Il était à part, cela se sentait. Nourri tout autant par le film qu'il avait tourné que par son expérience à Hambourg, il devenait singulier et presque intimidant. Mais il plaisait. Se souvenant de son expérience avec John Neumeier, il ne saluait jamais seul, sachant qu’il voulait donner l'image d'une troupe unie. Il était souvent attendu à la sortie des artistes et signait sans sourciller des autographes. La presse n'en avait que pour lui. Julian comprit vite que ses premières intuitions étaient fondées : Erik savait être l'âme d'un théâtre. Il insista donc pour ajouter à la programmation déjà établie, quelques soirées où le danseur était seul sur scène. Il fut ravi du résultat. Ce danseur exerçait sur le public une fascination presque hypnotique. Le voir arriver seul sur scène émerveillait et il y avait ces sauts, ses figures, son expressivité, tout ce qu’il montrait de la danse et qui le rendait à la fois inaccessible et bouleversant. Julian comme Christopher pensaient que toutes sortes de gens aisés affluaient au théâtre à cause de cette présence charismatique et il était bon qu’il plût aux notabilités. Il se prêtait d’ailleurs d’assez bonnes grâces à des invitations et à des sorties, qui lui permettaient d’asseoir son image londonienne et en cela, valorisait le théâtre.

Comme il continuait ses allées et venues entre Londres et Los Angeles,  Julian, qui restait son amant, se détourna brusquement de lui et afficha sa  liaison avec un jeune danseur. Erik prit les choses ave détachement, pensant sans doute que c’était une passade. Quand il vit que les semaines passaient sans que rien ne changeât, il fut inquiet mais ne montra rien. Comprenant tout ce que ce théâtre pouvait lui offrir, il décida de s’y consacrer pleinement. Bientôt,  il insista pour que des changements y soient effectués. Les spectateurs adoraient à juste  la salle qui était extrêmement jolie et moderne mais ils ne pouvaient être ravis des couloirs, du hall d'entrée et du bar. Il suivit son idée, suggéra de mieux décorer les couloirs de photos variées mais surprenantes évoquant aussi bien des danseurs célèbres que de charmants débutants. Il fit transformer le foyer en bar à rafraîchissement et y organisa des expositions inattendues. Touché par toutes les lettres qu'il en avait reçues au long de sa carrière, il les exposa mais les tronqua de façon à ce qu'elles deviennent un immense hommage à la danse, venu non pas de spécialistes mais du tout-venant. Il fit mouche car sa tentative était audacieuse et touchante. La fois d'après, il exposa des dessins d'enfants sur le thème : C'est quoi, pour toi, la danse classique ? Ce fut joyeux et turbulent. Il était infatigable et adoré. Il recevait des lettres, des fleurs. Il donnait des interviews, faisait des couvertures de magazines. Il avait admis que sa beauté lui valait d'autant plus d'éloges qu'il avait une aura particulière. Son image était précise : esthétique, solide sur le plan artistique et érotique pour la part nécessaire. Il la contrôlait bien.

Il était très actif et si ancré dans le présent qu’il avait relégué au second plan ceux qui lui avaient tant importé. Il ne correspondait plus avec Kyra Nijinsky, peu avec Irina et se montrait laconique avec John Neumeier. Le passé cependant se manifesta à lui de façon inattendue.