PARTIE 7

C'en est fini des errances. Le danseur erik Anderson, qu'on a suivi

depuis l'enfance est maintenant quadragénaire. Il est directeur artistique pour le 

ballet de Toronto mais sa joie n'est pas totale. Ces ballets que Nijinsky n'a pu monter,

il doit trouver le moyen de les chorégraphier puisque, sa vie durant, il lui aura fallu répondre 

au danseur russe...

New york jardin sur le toit

Neumeier dont il venait de voir l’immense ballet sur le danseur russe lui dit quand ils se virent dans un beau restaurant élégant de Toronto :

- Vous savez que j'ai pris Nijinsky au pied de la lettre  dès mon enfance ! Cela, je vous l’ai dit. Ce dont il rêvait et ce à quoi il a voulu nous faire rêver a  bel et bien pris corps sur des scènes de plus en plus importantes. Voir l'émotion des spectateurs aura été l'une des grandes leçons de ma vie et voyez-vous, j’ai compris combien je n’avais pas été confiant dans la vie ! Je n’avais pas d’argent, pas de fortune et, jeune, je savais si peu composer avec une réalité qui n'était  jamais conforme à mes aspirations et regardez ! Je suis arrivé à Hambourg, j’y ai travaillé et voici cet opus ! Ils applaudissent, ils sont dans la file d’amour ! 

- Votre position n’est pas la mienne…

- Pas encore. Vous allez devenir directeur artistique. Vous aurez Toronto.

- C’est écrit ?

- Oui.

- Renaissance. Bilitis. Papillons. Quels conseils me donneriez-vous ?

- Les ballets naissent et veulent durer.  Ils ne le peuvent pas toujours car ceux qui les ont créés s'en sont parfois désintéressés ou ont sombré face à leurs difficultés. Dans votre cas, la tâche est pire. Il ne s’agit même pas de réveiller les mémoires, il s’agit de commence à les occuper ! Ces chorégraphies, vous les concevrez ; je n’ai aucun doute là-dessus. Ensuite, il y aura vos fonctions, des histoires de programmation et d'argent, la nécessité de faire accepter ce qui ne l’était pas jusque-là ! Vous n'avez pas à l'apprendre à l'homme que je suis, qui dirige une troupe toujours vibrante à Hambourg. J'ai dû parfois croire que j'allais abandonner un projet qui m'était cher mais j'ai attendu, j'ai appris à le faire et j'ai été heureux après bien des craintes. Ces ballets, dont vous m’avez parlé,  répondent autant à votre alliance avec Vaslav Nijinsky qu'avec votre lien avec sa fille. Abandonner serait grave. Ne le faites surtout pas. La Grâce passe quelquefois dans nos vies de danseurs, vous le savez bien, vous qui avez été mon Vaslav. Alors attendez  et l'opportunité et la grâce...Et peut-être la ou les bonnes personnes…

Saisi, Erik partit pour New York où il savait que Julian, à qui il s’était annoncé, ouvrirait les portes de son appartement. Tandis qu’il voyageait, il ressentit le même malaise que dans le bel hôtel de Toronto où, plusieurs jours durant, il n’avait su s’adresser clairement à son ancien amant. Mais à mesure que le taxi le conduisait de l’aéroport à Manhattan, ses forces lui revinrent et il n’éprouvait plus de crainte. Il venait défendre ces œuvres à qui il ne parvenait pas à donner vie et non lui-même. De ce fait, il se sentit plus fort.

Si la façade de l’immeuble lui parut familière, il constata que le hall d’entrée avait été transformé. Tout le reste suivait, des ascenseurs aux moquettes qui agrémentaient les couloirs et quand son ami ouvrit la porte pour l’accueillir, il sut qu’il ne reconnaîtrait pas grand-chose. De l’agencement des meubles aux tableaux et aux miroirs qui ornaient les murs, il avait gardé une mémoire presque photographique alors qu’un peu moins de vingt ans le séparaient de sa première découverte. Le beau décor exubérant était devenu plus policé, une unité de style rassemblant mobilier et objets de décoration. Bien sûr, dans le salon, l’élégance était de mise et Erik ne put qu’admirer les bronzes, les petits marbres, les paravents et les grands canapés de cuir blanc. La lumière entrait à flot. C’était une belle journée de printemps et, comme il y a si longtemps, des roses et des lys occupaient de grands vases. Vêtu avec soin, Julian lui parut plus marqué physiquement qu’il ne lui était apparu au Canada. Ce fut, heureusement, une impression fugace car, dès que la conversation eût pris son essor, la vivacité d’esprit, l'humour et l'érudition qui caractérisaient le décorateur, firent leur effet. Son ami avait dépassé la cinquantaine et il portait beau. Toute tentative pour altérer sa prestance physique revenait à refuser pour lui-même le passage du temps…

- Tu as fait bon voyage ?

- Oui. J’ai relu mes notes.

- Tu connais Michael ?

- Tu m’en as parlé mais je ne l’avais pas rencontré.

- Je te le présente.

Le compagnon de Julian était mal à l’aise mais faisait tout ce qu’il pouvait pour le cacher. Erik était pour lui un rival dont il ne pouvait saisir que sur des photos la force évidente. Maintenant qu’ils se faisaient face, il mesurait l’ampleur de sa tâche. Face à ce bel homme blond vêtu avec une simplicité presque austère de vêtements gris, son élégance vestimentaire très classique et ses cheveux soigneusement coupés ne faisaient pas l’affaire. Erik n’avait pas l’air de faire grand cas d’un bon bottier, d’un tailleur connu ou d’un chemisier recherché par la gentry mais il était superbe. Il devait glaner ses vêtements dans de bonnes boutiques qui offraient des choix basiques et sa beauté faisait le reste. Il portait un pull ras du cou et un jean gris et une montre qui, elle, était de prix. Ses cheveux blonds étaient ramenés en arrière.

- Tu es surpris ? Il y a longtemps que tu n’es pas venu, c’est vrai. N’oublie pas que la maison de famille, à Boston, était pleine de beaux meubles et d’œuvres d’art. J’en ai fait une sélection que tu peux contempler ici. J’ai une maison dans le Maine et beaucoup de meubles que tu as vus ici y ont été transférés ainsi que beaucoup de tableaux. Tu te souviens, ce notable danois qui interrogeait le monde avec dureté, cette toile d’Eckersberg, il s’y trouve actuellement. J’ai là un joli domaine, tu sais !

- Non, je ne sais pas. Qui y va ?

-Mais nous, dès que possible. La famille de Michael est nombreuse et soudée. Nous la recevons beaucoup. Et naturellement, nous invitons souvent des amis. Je te montrerai des photos de notre repère…