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Toronto : fin des années 90. Erik Anderson, maintenant chorégraphe

pour le Ballet du Québec, retrouve l'homme des débuts, le décorateur 

Julian Barney. Nijinsky et ses chorégraphies inconnues restent 

au coeur de leurs préoccupations...

Quand Julian vint, car il vint, il descendit dans un superbe hôtel où il attendit le danseur. Se tenant droit, en jean et pull noir à encolure en v. celui-ci  gardait son manteau, signe d’un hiver canadien tenace. Il était fort et toujours beau. Ses cheveux blonds étaient plus longs qu'avant. Il eut soudain, comme pour échapper à son mutisme un demi-sourire au charme indéfinissable puis, il parla.

- Tu es très bien, Julian, vraiment ! Tu es fidèle à ton élégance vestimentaire et c’est très réussi. Je pensais que tu…Tu n’es pas fatigué.

- Ne t’inquiète pas. La maladie est loin. Je vais bien. Et toi ?

Erik resta cependant parut très perturbé et  en l’observant, Julian vit combien il avait dû laisser tourner dans sa tête des projets d'amour et de réconciliation totalement utopiques.  Il avait dû se faire  la guerre, sachant combien il chérissait Chloé et Eva. L’assurance qui était la sienne semblait ne plus exister dans le temps même où ses chorégraphies étaient de plus en plus admirées, bien au-delà de Toronto.

-  Moi, je…

- Tu ?

- Depuis Vera Luciano, j’ai une vie qui…

- Qui ?

- Qui est ici, à Toronto et je…Tu vas voir, c’est une ville très animée…Différente de…

Il était aussi pâle et défait qu’il avait dû l’être quand Irina Nieminen le regardait avec dureté où qu’à New York, il ne dansait pas comme il l’aurait voulu…

- Tu es sûr que si nous restons dans le hall de ce superbe hôtel, tu parviendras à finir tes phrases ?

- Je ne sais pas…En fait…C’est parce que…

- C’est une reprise de contact. Je reconnais que c’est un peu délicat mais j’ai de bonnes raisons d’être venu tu sais…

- Oui, je…

Erik se leva,  se détourna, offrant à son ami, une silhouette opaque et une belle nuque très blonde. Il semblait prêt à s’en aller. Julian, déconcerté, l’arrêta 

- Tu veux vraiment qu’on se voit ?  On ne le dirait pas.  Tu m’as fait faire tout ce chemin, tu sais ….

Le danseur lui fit de nouveau face, offrant un visage à nu, empli de rêve et de déchirement :

- Tu penses que je ne ressens plus rien pour toi. Je ne pense pas. J'ai des sentiments pour toi. Ils ne sont pas morts. « Je t'aime toujours car je suis un homme droit qui pratique la politique du Christ... »

Voyant Julian pâlir, il ajouta :

- Politikken Kristi

- C’est un lieu public, ici, on sera mieux à l’étage. Viens.

Ils prirent l’ascenseur et quand ils furent dans le salon de la suite, le danseur sembla se reprendre. Son ami avait apporté avec lui un joli bronze qui figurait un danseur et une danseuse, des chaussons de danse manifestement précieux et un merveilleux costume de scène. Karsavina aurait porté ces chaussons et le costume, s'il ne l’avait été  par Nijinsky, avait été revêtu par Lifar. De nouveau, l’émotion envahit Erik.

- Ce sont des cadeaux magnifiques. Tu as dû chercher beaucoup…

Julian fit un signe de tête affirmatif et invita Erik à s’asseoir.

- Qu’est-ce que c’est la politique du Christ ?

- Je te l’ai dit en Angleterre. Tu es une bête et je suis amour…

Le silence tomba et Julian commença à perdre sa contenance. Qui, à part Erik, pouvait lui parler ainsi et l’atteindre autant ? Se détournant, il appela le service d’étage et commanda des alcools. Il pensa ainsi faire diversion mais son ami, loin des ballets dont ils devaient parler, ne semblait concerné que par les méandres de leurs vies passées.

- Je n’embrasse plus que Chloé et elle est la seule avec qui je fais l’amour. J’ai donné tant de de baisers sans intérêt et connu tant d’étreintes éphémères, mais maintenant c'est fini. Tout a changé. Elle est très belle dans ses abandons…

- Erik…

- Elles sont mortes : Irina, Kyra.

- Quelle relation ? Erik, je t’en prie…

- Les chorégraphies, c’était à Londres au départ et il y a eu Vestris.

- Tu as des projets non aboutis. Il te faut juste te reprendre.

- Je n’ai pas  trouvé encore et toi, tu viens pour que tout se concrétise…

- Tu as besoin d’un élan.

- Se voir, prendre des avions, être dans des projets. Ça me paraît si loin, tout ça. Je me souviens du tournage du film en Californie, là où tout s'est noué entre nous. Et toi ?

- Je ne veux pas répondre.

- Il y a des années maintenant, ça fait si longtemps ! Je n’avais pas de regrets, je ne rêvais plus. C'était bien ainsi.

Cette fois, Julian se leva et alla ouvrir au serveur qui livrait les commandes. Il dut se faire violence pour ne pas en passer de nouvelles, tant il était tendu et but d’une traite le verre d’alcool qu’il venait de recevoir.

- Bois, toi-aussi.

 Erik, qui tenait les chaussons de danse dans ses mains et les regardait avec attention, lui obéit.

- Ils sont sur mesure. Tu t’es souvenu, tu t’es toujours souvenu…

- Ecoute-moi. Je sais ce que tu veux dire avec la politique du Christ. Je comprends.

- Tu comprends…

- Oui. Il m’a fallu du temps, beaucoup. Pour tout ce qui te concernait, le temps avait une mesure différente. Ce que tu as tenté, cette « politique », je n’en ris plus depuis longtemps. Tu as été audacieux…

- Qu’est-ce qui était audacieux ? Tu as fini par être malade et moi par me lever à l’aube pour affronter un lac glacé. Jamais tu ne m’en as parlé mais tu le sais, tu le sais bien…

Julian soupira. Il regrettait de ne plus rien avoir à boire.

- C’est arrivé comme tu le dis : ma maladie, ce lac. Mais nous sommes là, Erik, nous sommes là. Qu’est-ce que tu en dis ? Nous parvenons à nous revoir et il faut que cela ait un sens !

Cette tirade, qui avait pour but de faire se ressaisir Erik, tomba dans le vide.

- Mais pourquoi est-ce que ça devrait être celui que tu veux lui donner ?

Le décorateur reprit :

- Car c’est le seul qui compte ! Ils attendent : ces femmes que tu as évoquées, ceux qui ont été tes partenaires sur scène, John Neumeier et les autres chorégraphes, ceux du Ballet national du Canada et Mills. Et moi.

- Tu comprends…

Le danseur restait dans sa mélancolie.

- Il a fallu que je te fasse du mal à toi-aussi, que je te frappe comme je l’avais fait au Danemark pour lui et pour elle !

- Tu ne m’as fait que du bien et je suis  touché de te revoir, tellement touché. Je savais que je ferais ce voyage, qu’un jour ou l’autre j’y serais amené et que ce serait difficile…

Erik, toujours debout, posa sur lui ses yeux bleus et il se sentit vaciller.

- Combien ça fait, trois ans, quatre ans ?

- Longtemps. Ma vie est également beaucoup plus rangée, j’imagine que tu veux l’entendre. Comment vont- elles ?

- Bien. Eva est resplendissante. Elle a six ans et demi maintenant.

De nouveau, le silence tomba et le regard de Julian s’arrêta sur le visage d’Erik. A l’aube de la quarantaine, il restait beau et bien construit. Se sentant observé, le danseur dit :

- Bilitis, d’abord. Je vais te laisser ce que j’avais apporté et je vais revoir cette nuit tout ce que j’ai tenté en matière de chorégraphie. On en parle plus tard ?

- Oui.

Julian, de nouveau, ferma les yeux un moment puis s’approcha d’Erik. Celui-ci le regarda brièvement et avec gravité puis s’éclipsa, ses présents dans les mains.

Il revint plusieurs fois et ils parlèrent. Rien ne fut vraiment dit mais Erik sut, qu’il retournerait dans cet appartement new yorkais où l’un et l’autre s’étaient à la fois séduits et rejetés, et cette fois, pour un tout autre but.