combat spirituel

 

Désormais chorégraphe, Erik Anderson poursuit son idée

de chorégraphier des ballets que Nijinsky a juste imaginés sans 

laisser plus de traces...

Ce fut Chloé qui le sortit d’affaire. D’abord ignorante de la danse classique, elle s’était formée peu à peu et avait désormais une bonne connaissance du répertoire classique et de la danse contemporaine. Elle se sentait décalée par rapport à Erik car quelqu'un comme elle, et elle disait cela sans s'inférioriser, ne pouvait mettre l'art en avant. Il ne pouvait être qu'un plaisir ou un moyen. Pour un grand danseur comme Erik, il était une tension constante et quelquefois une illumination. En cela, il était seul. Ni elle ni d'autres ne pouvaient le rejoindre. Elle avait admis son rôle : elle ne pouvait être qu'une admiratrice mais elle souhaitait être la meilleure. Elle y parvenait et il la respectait pour cela. Quand elle le sentit perplexe, elle fut directe :

- Tu sais que Neumeier a fait son grand œuvre sur Nijinsky, un spectacle bien plus conséquent que celui dans lequel tu as dansé !

- Je le sais, bien sûr. Nous nous écrivons. J’étais prêt à aller à Hambourg et il m’a dit de l’attendre, ici, au Canada.

- Tu lui as parlé de ces ballets que tu ne peux mener à terme ?

- Oui.

- Que dit-il ?

- Que je vais trouver de l’or…

- C’est magnifique !

- Mais vain.

- Julian pourra te conseiller.

- C’est toi qui me dis cela ? J’ai très peu de contacts avec lui.

- Je sais. Il t’a aidé pour Vestris, n’est-ce pas ? Il fera plus cette fois. Votre alliance professionnelle a été très forte. Tu verras.

- S’il accepte, nous nous appellerons souvent ;

- Je m’en doute bien !

Elle n’était pas inquiète. Avec les années, une solidité lui était venue et il en était étonné.  Il écrivit donc à Julian et au bout de quelques semaines, celui-ci lui répondit :

- Ils te diront tous que c’est infaisable. Ces ballets n’existent pas, il y a juste mention dans des livres savants qu’il voulait les faire exister. Il te reste donc deux options. La première est l’hommage : tu présentes les ballets les plus célèbres de Nijinsky, en entier ou non et tu ajoutes des scènes de ceux qu’il n’a pu mener à bien. Il te faut un fil conducteur sous la forme d’un narrateur. La seconde proposition est plus complexe : tu choisis des thèmes et des ballets auxquels tu devras donner vie. Il y aura de vrais ballets et ces ballets non réalisés, sachant que tu devras les revendiquer. Tu ne pourras les présenter que partiellement, bien sûr. Ai-je besoin de préciser les thèmes ? L’amour, la jeunesse, la mort, les rites, le rêve, la réalité…

C’était laconique mais clair. Erik commença à poser beaucoup de questions et son ami ne parut pas s’en offusquer, répondant avec précision et commentant les avancées de ses projets. Ils s’appelaient beaucoup.

- Tu sais, je pense à une file d’amour ! Nijinsky lui-même contemple les spectateurs qui attendent d’entrer au théâtre. Il leur préfère d’emblée ceux qui sont pauvres et démunis mais amoureux de la danse et c’est à eux qu’il dédie ces ballets dont nous savons qu’il n’a pu les mettre en scène…Ce peut- être très bien.

- Trop complexe. C’est mon avis et celui de Michael.

- Ah ? Ça l’intéresse ?

- Oui, il est responsable de collection dans une grande maison d’édition. Il est amateur d'art mais pas artiste. La différence est immense mais il est très gentil, proche en âge de moi et il aime rire. Il est comme moi, pas comme toi.

- Tu dis qu’il est cultivé. Tu le disais de moi…

- Je ne parle pas de cela. Toi, tu sais faire le grand écart. Nous non.

A une autre époque de sa vie, le danseur aurait méjugé cette remarque, la trouvant pauvre mais elle trouvait enfin son bon emploi et arrivait à point nommé. Il signifia qu’il avait compris et sentit une émotion violente l'envahir. 

- Tu comprends, Erik ?

- Oui, je pensais à des phrases sur la danse.

- Dis-les-moi.

- Mikhaïl  Barychnikov, a dit : "Lorsque je danse, je ne cherche à surpasser personne d'autre que moi. Il avait à plusieurs reprises croisé le danseur, l'admirait et le comprenait." Isadora Duncan, elle,  a déclaré : "Ma première idée du mouvement de la danse vient du rythme des vagues". Et il y encore Lifar : "Il y a entre la danse et la sculpture antique une corrélation si étroite que l’on peut affirmer que la sculpture est la fixation de divers moments dansés."  Et Paul Valéry : "L’état de danse : une sorte d’ivresse, qui va de la lenteur au délire, d’une sorte d’abandon mystique à une sorte de fureur." 

- Tout ceci va servir ce ballet ?

- Je pense…En fait, ça me venait comme ça.

- Non, pas comme ça. Au travail ! Tiens-nous au courant.

L’absurdité de la situation lui sautait au visage maintenant. Lui qui s’était si bien passé de Julian  des mois durant, l'appelait de plus en plus souvent et s’étonnait qu’il ne soit que bienveillant. Quand il l’entendait au téléphone, Erik avait de nouveau envie de le séduire mais il voyait bien que son ancien compagnon avait pris de nouvelles marques et que plus rien n’opérait… Il tenta bien de se dire que la distance n’aidait en rien et que face à lui, son ami serait différent et probablement ému, il n’en était plus sûr du tout. Face à lui, Chloé, qui le devinait bien, ne se démonta pas. Il était fraternel mais cette forme d’amour pleine de bienveillance n’entraînait chez elle aucune amertume. Elle avait cessé d'être exaltée.

- Tu crois que tu iras mal parce qu’il ne te parle plus comme avant !

- Non, pas du tout !

- Mais, Erik ! Allons, ne louvoie pas ! Tu sais, quand j’étais petite, j’allais dans une école catholique. Elle disposait d’une belle salle de réception décorée de tableaux. A l’époque, je les trouvais tous magnifiques alors qu’ils figuraient, d’une façon plus ou moins adroite, des martyrs du christianisme. Tu ressembles à l’une de ces toiles, très belle, celle-là ;

- Elle représentait qui ?

- Saint-Sébastien. Comme lui, tu as été frappé de plusieurs flèches, tes plaies ont saigné et tu as été martyrisé. Mais quelle rédemption ! Tes anciennes souffrances, tes conflits, ce sont autant de flèches  qui t’ont transpercé mais tu es là !

- Ce qui veut dire ?

- Que tu l’as écarté de toi, sans grand ménagement d’ailleurs. Maintenant, tu as besoin de lui. Il a pris ses distances et je comprends qu’il l’ait fait mais on dirait que tu t’en offusques, que ça te fait peur…

- C’est assez vrai.

- Tu vas bien, tu sais, tu es toi-même.

A force de vivre dans un présent qu’elle cherchait toujours à embellir, elle l’avait influencé. Il se sentait libre de parler ou non, de rire ou non, de s'inquiéter pour Eva ou de ne pas s'en soucier. Ils étaient paisibles tous trois et s'en étonnaient mais c'était vrai. Ils gardaient d'eux-mêmes des images merveilleuses : Eva avec son père en barque sur un beau lac canadien ; Erik avec des raquettes, rieur et essoufflé ; Chloé portant une des belles robes qu'Erik lui avait achetées ou montrant fièrement les dernières illustrations qu’elle venait de réaliser pour un livre pour enfants, Eva tentant de faire de la danse classique ou mangeant une part de gâteau. Il comprenait ce que tentait Chloé : elle voulait lui faire savoir que le regain d’intérêt qu’Erik avait pour cet Américain ne l’inquiétait pas. Elle pouvait comprendre. Elle pouvait accepter car rien de fondamental ne serait mis en cause. 

- D’accord, je continuerai d’aller bien, comme homme.

- Et  comme danseur ! J’aime leur forme de caractère !

- Ils ne sont pas tous comme moi, Heureusement, en un sens !

Elle hocha la tête pour montrer que c’était moyennement drôle  mais resta souriante.

Pendant plusieurs mois cependant, il resta hésitant. Ses projets restaient une source de préoccupation pour lui, de plus en plus sollicité par le ballet royal du Canada, il signa davantage de chorégraphies. Il enchaîna un Lac des Cygnes et un Casse-Noisette qui lui donnèrent beaucoup de travail car il les revisitait beaucoup et tenta d’imposer Shéhérazade sur lequel il s’acharna longtemps. Au moment de se tourner vers les trois ballets à qui il s’était juré de donner vie, il hésita une fois puis une autre avant de reléguer leur réalisation à une date lointaine. Il décida d’écrire  un petit livre d’aphorismes sur la danse et éprouva beaucoup de joie à le rédiger, glanant çà et là, des phrases issues de poèmes ou de livres que des danseurs de la compagnie lui livraient. Il en était là, quand il reçut une lettre de New York.

 

Erik,

Te voilà muet sur des projets qui te tenaient à cœur ! Je crains que tu ne les abandonnes, il ne faut pas !  Ma vie n'est pas si différente extérieurement de ce qu'elle était mais elle a tout de même changé. Peut-être ai-je enfin cessé de de tout vouloir absolument, de te vouloir absolument. Toutefois, en dépit des souffrances, tu as rendu ma vie lumineuse. Tu dois te reprendre. Appelle-moi.

Le danseur finit par le faire et il entendit la voix amie le morigéner avec douceur :

- Un livre d’aphorismes sur la danse ? Mais pourquoi cela ?

- Mes recherches ont bien avancé…

- Oh, Erik, laisse ça à d’autres. Ton combat contre les ombres, c’est Bilitis, Renaissance

- C’est écrasant.

- Tu n’as pas trouvé la forme adéquate, le bon moment, le temps et l’énergie nécessaire ou pas assez pensé au financement d’une telle entreprise mais ces ballets demandent à exister. Et c’est à toi de le faire !

- J’en ai longtemps été persuadé…

- C’est lui qui te fait peur. C’est Nijinsky. Tu as incarné son aspect solaire puis sa vulnérabilité. Tu viens de voir ce que Neumeier a fait, comment il en a montré le génie et les contradictions. Il te faudra aller encore plus loin…

- Je vais monter Shéhérazade.

- Tant mieux mais ça ne suffit pas.

-Tu veux qu’on en parle de vive-voix ? Pas à New York car je doute que tu aies envie de t’y rendre en ce moment mais à Toronto ? Réfléchis.

- Je vais y penser, oui…