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Proche de la quarantaine, Erik Anderson est désormais chorégraphe

à Toronto. Il rêve toujours de chorégraphier ces ballets dont Niinsky a 

juste rêvé....

Les ballets des autres lui étaient d’un accès facile mais les autres, ceux qu’il s’était juré de porter sur scène, lui échappaient : Shéhérazade, Les Chansons de Bilitis,  Renaissance, Papillons de nuit.  Sauf pour le premier, il était sans solution. Il en savait trop peu. Conscient qu’il pourrait s’enliser en ne s’appuyant que sur ses propres bases, il passa des annonces aux Etats-Unis, au Canada et en Europe et il reçut un courrier fou. Toutes sortes d’interlocuteurs inconnus  lui affirmaient que le grand danseur russe avait travaillé bien plus que prévu. Dans une malle, une valise, un tiroir, aux Etats-Unis, en Angleterre ou encore au Brésil ou en Suisse, on avait retrouvé ses travaux. Il suffisait de prendre des avions, des trains et de rencontrer des personnes sûres d’elles qui exhiberaient pour lui de précieux documents ! Au téléphone, on se perdait en conjectures et il lui apparut bientôt que rien de sérieux n’apparaissait. Ce fut pire quand il se déplaça, se heurtant à des mythomanes ou à des nostalgiques qui enjolivaient de maigres possessions. Il ne lui fut livré rien d’important. Sa déception fut nuancée par le fait que l’image du danseur russe restait encore prégnante pour beaucoup. La magie ne s’était pas estompée…

Il allait avoir quarante ans et sa position, au sein du ballet national du Canada, se consolidait. On avait accepté son « Vestris » Il était en passe d’être engagé comme chorégraphe et on regardait avec un vif intérêt son Dorian Gray et son Gaspard Hauser. En attendant, bien sûr, il devrait se plier à des programmes déjà établis. Il n’en était pas gêné puisqu’il était évident qu’il installait une image solide et qu’il était très respecté. Mais il y avait ces promesses faites à Irina, à Kyra et au danseur russe lui-même. Inspiré des Chansons de Bilitis, de Pierre Louys, l’un des rêves de Nijinsky était de mettre en scène Romola, son épouse. Il lui avait dit : je veux que tu danses Bilitis. C'est pour toi que je l'ai créé. Ce ballet obéissait aux mêmes lois fondamentales que le Faune. D'ailleurs, elle en avait parlé, elle, Romola. Elle avait déclaré que ce ballet épousait adroitement le mouvement de la musique, mélange de sensibilité délicate et de molle perversité. Nijinsky avait prévu deux scènes : dans la première, Bilitis était avec son berger. Il était question de leur amour dans les îles vertes de la Grèce. Dans la deuxième, on devait voir Bilitis et sa jeune amante. Elles partageaient joie et tristesse.

 Le second rêve était Papillons de nuit  et se serait déroulé dans une maison close. Réjane, la grande tragédienne, était supposée jouer le rôle de la tenancière.

Et il y avait un troisième projet auquel Erik venait de penser. C’était un ballet qui se serait appelé Renaissance. Le danseur principal figurerait un jeune homme amoureux des arts et prêt à tout pour savoir la vérité de sa vie. Il rencontrerait un mécène au savoir exceptionnel et celui-ci serait prêt à l'aider dans sa quête mais aurait-il commencé par le faire qu'une femme s'approcherait et lui donnerait les clés de la Vie ...

Tout cela, sans repères, était irréalisable et Erik, que l’épisode des annonces avait tout à la fois amusé et exaspéré, n’avait rien de plus que ses intuitions. Elles ne le contentaient pas.  Souvent questionné par  Guillaume et les danseurs de la troupe, il  était aussi précis sur les ballets qu’il allait monter que sur ses chorégraphies qui allaient faire partie du répertoire que muet sur le reste.