inquietude

 Erik a maintenant quarante ans. Choregraphe à Toronto, il peine

à créér un ballet sur Vestris. Contacter Julian s'impose...

Très volontaire au départ, il marqua le pas et ne trouva au départ aucune explication à son manque d’inspiration. Les ballets étant déjà composés, il fallait trouver le fil qui les reliait et une façon adroite de les présenter. Guillaume par sa technique et son charisme ferait le reste. Mais rien ne satisfaisait Erik dont la créativité semblait s’être tarie. Il n’osa montrer à son ami les résultats auxquels il parvenait, sachant que celui-ci se dirait enchanté pour ne pas le heurter. Inquiet, il refusa d’abord l’évidence avant de l’accepter. A partir du tournage du Danseur, le rôle joué par Julian avait été de plus marqué. Il était celui qui l’avait écouté, conseillé, encouragé avant de lui permettre de créer dans un théâtre où il avait brillé. Il ne l’avait jamais flatté mais il lui avait permis de s’épanouir sur le plan artistique. Jamais avant ce jour, il ne s’était rendu compte que, malgré tous les projets qu’il avait en tête, il était maintenant seul et que sa belle formation de danseur, son enthousiasme et sa culture personnelle n’y suffiraient pas, il le savait. L’émulation qu’avait naître Julian, c’est lui qui y avait mis fin sans comprendre que s’arrêtait une collaboration qui pouvait les conduire bien plus loin. Pris dans le tournage de Vera Luciano puis par son installation à Toronto, très entouré affectivement par sa compagne et sa fille, il n’avait que rarement regardé en arrière, plaignant son ami qui était malade sans s’appesantir. Il le faisait maintenant et il était terriblement navré. Il retarda cependant le moment de faire face. Vestris ne prenant pas tournure, il se montra désireux d’avoir de plus hautes fonctions dans le corps de ballet. Ce désir soudain était maladroit car, lors de son engagement, il avait bien spécifié qu’il ne pouvait pour le moment, être très impliqué. Il n’eut donc pas gain de cause, sans pour autant qu’on ne lui donne aucune assurance pour plus tard. Il se sentit alors démuni. Il lutta quelques temps puis se demanda ce qu’il convenait de faire : écrire ou appeler ? Il commença d’écrire et déchira toutes ses tentatives. Combien de lettres de ce type avaient-elle été déjà écrites, commençant et finissant par les mêmes mots et contenant les mêmes stéréotypes : regret, remords, remords, regret et bien sûr, souhaits, attente ? Il téléphona donc une première fois dans le vide, une seconde et une troisième où une voix masculine inconnue lui répondit et une quatrième où enfin Julian décrocha.

- Je voudrais te parler. Je sais que tu ne voulais pas pendant un moment. Je peux…Enfin, en ce moment, je pense que…

- Oui ?

- Tu vas bien maintenant ?

- A quel point de vue ?

- Tu es guéri ?

- Oui.

- Tu fais attention ?

- Oui et on le fait pour moi. Ma vie s'est transformée et ma représentation des êtres aussi. J’ai fait des rencontres bénéfiques récemment. J’ai appris à les reléguer dans un coin de ma mémoire les moments difficiles; de temps en temps, j'accepte de me souvenir... Il ne se passe rien de grave. J’écris des livres d’art. Toronto ?

- J’aime beaucoup. Je vais bien.

- Tant mieux. Merci de m’avoir donné de tes nouvelles...

- Vestris…

- Je te demande pardon ?

- J’essaie de montrer un ballet sur…sur Vestris mais je…

Il y eut un silence au téléphone. julian ne disait rien et Erik ne savait que penser. Puis, il entendit la voix amie.

- Tu m’appelles car tu ne sais que faire pour un ballet ?

- Oui.

- Mais voyons, Erik ! Quel est le problème ? Tu sais ce qu’il a dansé.  Tu es Danois. Tu as été à l’école de Bournonville qui a été influencé par Vestris !  Ce sera très bien.

La tentative d’Erik tombait manifestement dans le vide. Pour Julian, le temps des supplications et des questions était désormais lointain. Même la demande affective était absente.

- Je vais voir ce que je peux faire mais je…

- Quoi? 

-J’étais si sûr avant !

La voix lointaine se fit plus rassurante :

- Tu ne dois pas douter de toi. Le rayonnement que tu voulais avoir, tu l’as eu, tu l’as encore. Tu as illuminé les grandes scènes et les écrans et tu vas continuer.

-Tu es sincère ?

- Oui.

- Tu as aimé ce que j’ai fait dans Vera Luciano ?

- J’ai aimé ta composition en tant qu’acteur et ton travail de danseur. Maintenant, je te laisse.

Confus des jours durant, il allait abandonner le projet quand il reçut de New York une importante documentation : livres rares, articles de journaux et photos.  A ceux-ci étaient jointes des notes sur des chorégraphies possibles des ballets de Vestris. Les notes étaient manuscrites. Aucune lettre n’était jointe. Il informa Guillaume qu’il était finalement plus inspiré que prévu et le ballet vit le jour. Il fut présenté, comme l’avait suggéré le jeune canadien par le ballet national canadien et obtint un beau succès. Le soir de la première, le 18 mars 1999, il réalisa qu’il y avait presque deux ans que Julian et lui ne s’étaient pas vus. Celui-ci ne vint pas au Canada mais se montra curieux de voir ce ballet à New York. Certainement, le corps de ballet s’y rendrait…