abstrait rouge

1998: Le film de Nicolas Mills Vera Luciano arrive aux USA. Lors d'une présentation du film à New York, Guillaume rencontre Julian Barney...

Le film gagna ensuite les USA avant de poursuivre sa carrière en Europe. Très remarqué, Erik fit l’objet de nombreux éloges et l’image qu’il avait de lui-même redevint brillante. Toujours proche de sa fille, il se sentit plus responsable d’elle. Il l’élèverait et l’éduquerait, refusant de s’écarter d’elle. C’était maintenant une certitude. Parallèlement, il accepta de nouvelles fonctions au sein du corps de ballet. Il ne chorégraphiait pas mais complétait la formation de danseurs chevronnés. Etre formé par lui était considéré comme un honneur.

A Guillaume, il confia qu’il pensait de nouveau à un ballet sur Vestris, le grand danseur français du XVIII° siècle. Il voulait lui donner le rôle. Tout était encore informel mais le jeune canadien fut ravi. Erik allait tenir ses promesses.

Il ne voulut pas se rendre à New York pour la première du film et personne n’insista ; Guillaume et Elizabeth y allèrent, en compagnie de Mills et des producteurs. Invité ensuite à une soirée très mondaine où se pressaient chorégraphes et danseurs, Guillaume fut abordé par un homme d’une cinquantaine d’années. Se tenant très droit, il avait beaucoup de prestance mais semblait fatigué. L’ayant vu en photo, Il le reconnut très vite mais le trouva marqué.

- Monsieur Larrieu, vous m’accordez quelques instants ?

- Bien sûr.

- Je me présente ?

- Non, je sais qui vous êtes.

L’homme lui adressa un sourire mondain.

- Bravo, c'est un beau film. Vous êtes tous les trois très talentueux.

- Merci.

Il l’observa ensuite en silence avant de poursuivre.

- Comment va-t-il ? Comment va Erik ?

C’était si direct que Guillaume se sentit mal à l’aise. Julian l'intimidait.

- Il travaille pour le ballet canadien. Il va bien…

- Je ne doute pas que le peu que vous savez de moi vous donne envie de fuir mais puisque vous ne le faites pas, je vais poursuivre. Le voulez-vous ?

- Oui.

- Alors, répondez vraiment à mes questions.

Celui qui s’adressait à Guillaume parlait d’une voix mesurée. Il restait imposant mais ne montrait pas d’arrogance et, que ce fut pour ce motif ou un autre, le jeune canadien ne lui résista pas.

- Nous étions en vacances dans une maison de famille où vous l’avez joint à un moment et au retour, il y avait un lac aux eaux très froides. Il s’y est baigné à l’aube. Et, et enfin…

Julian pâlit et baissa les yeux.

- Et vous vous êtes trouvé là au bon moment…Ou vous avez deviné ! Voyez-vous, je n’aurais pas pensé moi-même qu’il en viendrait là mais vous me dites qu’il va bien. Notre rencontre n’est pas fortuite et je ne veux pas biaiser. Erik a été en guerre avec lui-même à cause d'un événement ancien. A dix-neuf ans, il a causé involontairement la mort d'un homme qui était amoureux de lui. C'était une mort atroce.  Il s'en est  remis très lentement. Souvent, il a été tiré vers le bas. Sa relation à moi a toujours été une relation de lutte. C'est comme ça que lui et moi avons vécu notre amour. J'ai tout fait pour qu'il danse, qu'il crée, qu'il se serve de ses démons pour son art et non contre lui-même. J'ai fait des erreurs et j'ai pu être cruel, je le sais bien mais voyez combien il a pu être magnifique : ces deux premiers films, ces ballets, sa carrière à New York, à Paris, à Hambourg, à Londres ! Et ce Vera Luciano !

- Je ne sais que dire.

- En ce cas, écoutez-moi. Cette jeune femme, cette enfant, ça a été un déchirement…J’en suis tombé malade, voyez-vous mais j’ai guéri et lui-aussi. A- t’- il des projets ?

- Oui, Vestris, avec moi.

- C’est bien. Rien d’autre ? Il ne reprend pas les Nijinsky ?

ABSTRAIT MARRON

- Il a évoqué plusieurs ballets quand nous étions en vacances au Québec, mais il n’y a rien de concret. Excusez-moi, je crois que je vais…

- Prendre congé ? Pas encore.  Dites-moi, avez-vous déjà aimé avec passion ? On ne le dirait pas. Erik et moi  nous ne sommes rien passés mais il ne servirait pas à grand-chose de vous faire de longs commentaires. Le propre d'une histoire d'amour est qu'elle est souvent incompréhensible pour autrui. Je l'aime plus que ma vie et pourtant c’est vous, qui ne m' êtes rien, qui avez sauvé la sienne ! J’en suis confondu. En dépit des apparences, je ne veux pas qu'il tombe. Je veux qu’il crée. Vous me dites qu’il a des projets et vous ne pouvez imaginer combien cela me rend joyeux même si je les attends plus nombreux !

Guillaume ne savait plus que penser. Cet homme, dans sa dignité, le touchait.

-Je l'aurais vu danser le Faune, le Spectre et Jeux et chorégraphier. Son  Gaspard Hauser  m'a tant impressionné ! Je regarde souvent les vidéos de ses ballets, des photos, des carnets qu'il a laissés. Avoir eu la chance de rencontrer quelqu'un comme lui me rend heureux, vous savez. Mon amour ne meurt pas.

- Monsieur Barney, je…

- Je vous mets mal à l’aise, je sais cela. Je vais vous libérer. Il vous demandera si vous m’avez vu. Dites que oui mais ne soyez pas bavard. De toute façon, il sait tout cela et tant de choses sont derrière nous. Le théâtre a été vendu, nos biens là-bas aussi.   Ah, avant que nous séparions,  vous n’avez rien d’amusant à me dire le concernant ?

- Il va faire la couverture de Vogue homme. Il a rendez-vous avec un photographe dans quelques jours.

Julian eut un sourire amusé.

- Je m'empresserai donc d'acheter un numéro de ce beau magazine. Merci de m’avoir parlé. Ce n’était pas simple pour vous, au départ…

Lorsqu’il fut seul, Guillaume fut déconcerté. Ni Erik ni cet homme n’étaient des monstres. Que fallait-il penser ? Ils ne semblaient plus se comprendre. Le danseur pensait vindicatif et amer celui-là même qui parlait de lui en termes élogieux et disait la force d’un amour qui dure, malgré l’absence.  Confus, il ne parla pas  de cette rencontre à Chloé et fut laconique avec Erik qu’il vit pâlir. Les mois passèrent cependant, et les projets chorégraphiques du danseur devinrent plus nombreux. La cause en était simple. En septembre 1998,  Kyra Nijinsky était morte en Californie. Elle était hospitalisée depuis longtemps pour des troubles psychiatriques et le contact avec elle s’était perdu. Il ne fut pas peinée par cette mort comme il l’avait été par celle d’Irina mais, se souvenant de leurs rencontres lors du tournage de son premier film et des cadeaux inestimables que la fille de Nijinsky  lui avait faits, il décida d’honorer une promesse tacite : celle de chorégraphier Papillons de nuit  et Les Chansons de Bilitis, deux ballets que le grand danseur russe aurait créés si la folie ne l’avait rattrapée. Ce serait audacieux car aucune note n’avait été retrouvée, aucune lettre, aucun article de journal. Il avait, en Amérique latine où il se trouvait avec son épouse Romola, évoqué ces deux créations à venir mais s’il avait commencé à travailler sur l’un ou l’autre des ballets, tout était perdu. Il restait soit la voie de la Providence : une malle oubliée qu’on ouvrirait quelque part dans le monde et un coup de fil qu’il recevrait où sa foi en lui-même et son intuition. Ne sachant pas encore s’il viendrait à bout d’un tel défi, il fit paraître des annonces dans de nombreux journaux. Il consulterait sur place ou achèterait ce qu’on lui proposerait…