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 1997 : Erik choisit Toronto.

Dans le temps même où Julian passait par les hauts et les bas d’une maladie qui mit du temps à le quitter, Erik décidait en effet de se fixer à Toronto. Le Ballet national du Canada était une belle opportunité, un rêve sage. Il prit donc ses quartiers dans cette ville qui lui plaisait et comme elle l’avait déjà fait, Chloé le rejoignit. Cependant, elle posa sa décision comme définitive, prit des jalons et travailla vite. Elle scolarisa Eva et s’installa avec elle non lui d’Erik. Guillaume et Lyn la trouvèrent très déterminée mais toujours douce et patience avec ce compagnon qu’elle semblait bien connaître. Lui, qui avait un être de décision, restait encore marqué par ce désir de mort qu’il avait eu. Il affichait peu d’ambition. Alors qu’il avait été un danseur magnifique et un chorégraphe insolite, il trouvait très bien de  former des danseurs et lui qui savait prestigieuse sa carte de visite, en était presque décontenancé. Il lui fallut un certain temps pour comprendre que le cancer qu’avait contracté son ancien compagnon le mettait dans l’attente, toute volonté créative étant mise en parenthèse. Des images de cliniques, de corridors et  de salles d’opération le hantaient. Son ami vivait des temps bizarres ou jours et mois se ressemblaient tous. Il lui fallait attendre et attendre encore et encore et endiguer sa peur. Erik, cependant, était encore incapable de contacter Julian. Il se sentait responsable de la maladie qui s’était emparé de lui et s’en voulait. De cette culpabilité larvée, Julian des années avant et pour de tout autre motif, l’avait aidé à se débarrasser.  Et voilà que de nouveau, elle revenait…

 Pour endiguer son malaise et sa tristesse, il restait à accepter la bienveillance des autres : amour apaisant de Chloé, amour total d’Eva, amitié solide de Guillaume et de Lyn, sympathie discrète de Mills. Il s’investissait donc beaucoup avec eux comme il le faisait avec le corps de ballet de Toronto où il faisait ses premières armes. S’il agissait autrement, il serait malade lui-aussi, d’une façon ou d’une autre, répondant à cet homme par une atteinte à son corps ou à son esprit. Cela dura un temps puis il fléchit et appela New York. Julian fut laconique :

« Tout d’un coup, tu t’inquiètes ! J'ai un de ces cancers qui m’a fait voir la mort de près. Je suis en voie de guérison et tu vas me dire que t’en réjouis ! Penses-tu que ta soudaine sollicitude nous rend quittes ? »

C’était brutal. La cassure était nette. La tristesse d’Erik s’accrut mais elle fut tempérée par la discrète habileté de Chloé. Elle parlait davantage avec lui de sa carrière et il apparaissait qu’elle en saisissait le fil. Du bel être androgyne qui incarnait une rose au jeune faune qui s’éveille, il n’y avait pas grande distance mais il y avait une incommensurable avec celui qui avait donné ces visages à Dorian Gray et à Gaspard Hauser. Celui qui rayonnait quand elle l’avait connu présentait de lui-même désormais des masques bien étranges. Elle attendait la sortie de Vera Luciano pour qu’il se vit comme il était, toujours beau, et qu’il s’éloignât de ces représentations si dégradées de lui-même ; mais bien, elle gardait tout pour elle, se contentant de lui présenter des croquis et des dessins qu’elle continuait à faire de lui.

Pour ce qui était du film, ses vues étaient justes. Dès la sortie canadienne, en février 1998, le succès fut au rendez-vous. Vera Luciano fut encensé. Le pari de Mills était de mêler le chant  à la danse et d'alterner les scènes où les héros se livraient à leur art avec celles amours tumultueuses étaient disséquées. La mise en scène fut jugée magnifique et les acteurs furent encensés comme le furent le décorateur, le compositeur des musiques additionnelles et le chorégraphe. Mozart et Mahler ainsi mis en abîme avec des musiques contemporaines, ce n'était pas nouveau mais Mills faisait des merveilles. Enfin, sur des rythmes inattendus, les corps et les intentions se dénudaient et cela plut. Filmées crûment, les scènes d'amour étaient brusques et belles. Ce parti pris fut adoré car à cette crudité, venait s'opposer l'exigence des sentiments et de la passion quand l'art le codifie et les libère. Erik dansant magnifiquement avec Guillaume rejoignait Elizabeth chantant Mozart en duo avec un chanteur réclamé sur toutes les grandes scènes. C'était un film envoûtant sur un amour qui d’abord menacé, s’épanouit