lac canadien

 

Les belles années sont finies. Erik Anderson, après une période au Québec, tente de se suicider...

A cinq heures, quand de nouveau il échappa au sommeil, le danseur n'était plus dans la chambre. Guillaume fut affolé. Il s'habilla chaudement, soupçonnant qu'il n'était pas dans l'hôtel puis se souvint des paroles de l'hôtelier concernant la température des eaux du lac. Il sortit par l'issue de secours, contourna l'auberge et s'éclairant avec une lampe torche il descendit vers le lac. La peur rendait son souffle court. Il se mit à chercher méthodiquement son ami et ne le trouvant pas, il fut saisi par la peur. Il revit le visage d’Erik quand il avait reçu le coup de fil de Barney puis l’avait trouvé contemplant ses photos. Les phrases qu’il venait de lire lui revinrent en mémoire. Sa peur se renforça.

- Oh Erik, qu’est-ce que tu fais, là ?

Il continua de chercher encore et cette fois, se mit à l'appeler en hurlant. Par chance, il y avait près du lac une petite maison de vacances qui était habitée. Ses locataires, un couple âgé, téléphonèrent pour avoir du secours. Le jeune canadien, déjà dévêtu, entrait dans l'eau en continuant d'appeler Erik. Il lui semblait entendre sa voix et il plongea. Un jour blême commençait à poindre. Le jeune homme ne désarma pas. Il nagea et plongea encore et encore, cherchant dans les eaux transparentes et striées du lac, le corps de son ami. Intérieurement, il hurlait :

- Oh Erik, non, je t'en prie, ne fais pas ça, ne fais pas ça. Ne lâche pas cette vie maintenant. Ça va aller, tu vas voir. Laisse-moi te trouver ! Je t'en prie ! Ne meurs pas.

Il continua de nager avec force pour endiguer le froid qui le saisissait lui-même et comme il commençait à perdre espoir, il aperçut enfin le corps du danseur. Il flottait librement dans un étrange univers liquide et verdâtre. Tout montrait que son ami avait perdu connaissance. Il se précipita  cependant vers lui et s'en saisit avant de remonter à la surface. Il lui sembla, tandis qu'il le ramenait, qu'il portait un fardeau sans vie et sur la grève où il l'allongea, il fut saisi par la pâleur du corps et du visage de son ami. Il était arrivé trop tard ; il suffisait, outre la raideur des membres, d'observer cette expression déjà dégagée de tout qui avait envahi son visage. Terrien et fort comme il l'était, Guillaume ne désarma pas. Il commença tout de suite les mouvements de réanimation qu'il avait appris adolescent et s'appliqua à redonner vie à cet être qui voulait la quitter. Les secours tardant, il insista. Il pressait de ses mains le cœur du danseur et lui faisait le bouche à bouche, négligeant qu'il pleurait et s'interrompait pour supplier son ami :

- Respire Erik ! Respire ! Je t'en prie. Allez, reviens à la vie. Ne nous laisse pas. Dis, ne fais pas ça, hein...

Enfin, son ami eut une réaction. Il remit à respirer normalement et comme il ouvrait les yeux, ils se regardèrent quelques instants. Le jeune Canadien fut ébranlé : quels étaient donc ces abîmes de l’amour qui avait donné à Erik une si violente envie de disparaître ? Son questionnement se poursuivit jusque dans le petit hôpital où il le retrouva :

- Tu m'as fait lever de bonne heure et l'eau était froide ! Mais je ne regrette rien : tu es là. C'est le plus important, tu sais !

Homme qui se noie

Le danseur le regarda et ne dit rien :

- Tu sais, ça va aller. Chloé va venir et sans doute ta mère, du Danemark. Tu reviendras un peu dans ma famille à Québec et tu auras tant à faire quand tu seras remis sur pied ! Ton « Vestris », nous l’attendons, et tes autres ballets aussi ! Lyn, moi, tout le monde !

Erik prit manifestement sur lui pour lui répondre :

-  Il fallait que j’entre dans l’eau.

Guillaume fit un signe de tête négatif.

- Je ne peux pas comprendre.

- Il fallait que j’entre dans l’eau…

Il se mit à pleurer violemment et de nouveau, le jeune danseur fut désarçonné. Il trouva alors la seule parade qui lui parut juste et prenant un ton véhément, il s’adressa à celui qui, prostré, ne contenait pas sa souffrance.

- La danse, il y a la danse. N’es-tu pas là pour elle ? Enfant, elle t’a atteint et maintenant encore, tu vis pour elle. Et tu vivras. N’est-ce pas que j’ai raison ?

Ils se regardèrent longuement avant qu’Erik ne réponde.

- Oui, tu as raison.

Il parut plus calme et le jeune Canadien se sentit confiant. Plusieurs jours durant, Lyn dut cependant le rassurer.

- Guillaume, qui a vu ? Il a tout si bien caché ! Tu l'as sauvé et il le sait. Il restera à Toronto et il s'apaisera.

-De cela, tu es sûre?

-Il a besoin d'un ancrage. Il restera, tu verras...