Le lec aux Américains

Vacances au Québec pour Guillaume et Erik : le lac aux Américains;

- Le lac aux Américains était la plus belle chose que je puisse te montrer avec ses paysages somptueux et cette maison d'enfance que je continue de chérir ! Je vois mal ce que je peux te proposer de mieux mais je vais chercher.

Pourtant, il trouva un peu au hasard une pension reculée près d'un petit lac. C'était un hôtel assez peu confortable, somme toute peu engageant et qui devait convenir à des gens du coin soucieux de s'offrir une escapade à peu de frais. Tout y semblait un peu défraîchi, de l'entrée aux salons en passant par les chambres mais Erik trouva que ce lieu faisait l'affaire. Ils y resteraient peu, voulant encore randonner, faire un peu de bateau et s'ils le pouvaient, nager.

L'hôtelier, qu’ils interrogèrent sur ce sujet,  était peu amène :

- Faire du bateau, ce sera facile mais vous baigner ! M'est avis que vous sortirez de l'eau plus vite que vous n'y êtes entrés. L’eau est glacée et ce n’est pas un lac pour les nageurs. Trop de pièges…Pour les pêcheurs, c'est parfait ! 

Cette entrée en matière les amusa mais les rendit en même temps prudents. Ils marchèrent et coururent avant de se tenir dans le plus grand des salons où beaucoup de vacanciers jouaient aux cartes. Cela les fit rire comme les amusa l'immense repas que savourèrent le soir ces mêmes oisifs.

Après le diner, Erik  gagna une chambre vieillotte et bien trop vaste pour le peu de meubles qu'elle contenait tandis que le jeune canadien, qui n’était  pas fatigué, restait parler pêche avec deux passionnés du coin. Quand  il rejoignit Erik, il constata que celui-ci dormait déjà. Il était tôt pourtant. Le livre qu'il lisait lui était tombé des mains et Guillaume  le reconnut pour le Journal de Nijinsky. En se baissant pour le ramasser l'ouvrage, il vit une page s'en échapper. Il la ramassa et lut :

 « J'ai compris qu'il fallait vivre, c'est pourquoi le sacrifice à faire m'était égal. »

 « J'ai pitié de moi et d'elle. Je pleure. Je suis froid. Je ne sens pas. Je meurs. Je ne suis pas Dieu. Je suis une bête... »

 « J'avais peur de la mort. J'étais triste. Je m'ennuyais. Je plaignais ma femme. Elle pleurait, je souffrais. Je savais que Dieu voulait mes souffrances. Je savais que Dieu voulait que je comprenne ce qu'est la mort. »

 « Je sais bien que si les gens avaient pitié les uns des autres, la vie serait plus longue. »

 « Je sens beaucoup, c'est pourquoi je vis. Le feu en moi ne s'éteint pas. Je vis avec Dieu. Les gens ne me comprennent pas. »

 « Je suis Nijinsky et pas le Christ »

 « Je ne peux pas te nommer car on ne peut pas te nommer. »

 « Tu veux me perdre. Je veux te sauver. Je t'aime. Tu ne m'aimes pas. Je t'aime. Je te veux du bien. Tu me veux du mal. Je connais tes astuces. Je faisais semblant d'être nerveux. Je faisais semblant d'être bête. Je n'étais pas un gamin. J'étais Dieu. Je suis Dieu en toi. Tu es une bête et je suis amour. »

 « Je pense souvent aux étoiles, c'est pourquoi je sais ce que je suis. »

 Guillaume, bouleversé, s'assit sur son lit tenant contre lui le livre et la feuille pleine de citations. Erik venait de toute évidence de les recopier. Tout lui revint : cette belle semaine où la villa de son enfance avait été pleine de monde, la beauté prenante de Chloé, cette façon qu’elle avait de veiller sur Erik et ces temps qui avaient suivi où, se trouvant seul avec le danseur, il avait tant appris sur lui. Et la voix de cet homme au téléphone, ces lettres, ces photos. Il était inquiet maintenant et se morigéna :

- Il ne faut pas que je dorme ou très peu. Sinon, je me demande ce qui pourrait arriver…

Et de fait, il se fit un café dans la chambre. Il fut vaillant et lut beaucoup. Vers deux heures du matin, il sombra avant de se réveiller en sursaut. Erik dormait toujours.