TABLEAU DE PAUL KLEE

Stupéfait, le danseur poussa un long soupir et se tourna vers Guillaume, qui était resté immobile et muet pendant ce bref dialogue.

- Ne t'inquiète pas. C’est l’ami que j’avais…

- Tu m’as dit de rester, je l’ai fait. J’ai entendu. C’était plutôt tendu.

- Oh oui…Je suis navré qu’il ait contacté ta famille.

- Ne sois pas navré. Il ne l’avait jamais fait. Il a dit avoir quelque chose de grave et il veut te le dire. Peut-être que te joindre est difficile…

- Ce n’est pas faux. Je ne veux pas t’en parler. De toute façon, tu n'y es pour rien.

Et comme Guillaume, mal à l’aise, proposait d’abréger leur séjour, il refusa.

- Mais non, voyons ! C’est extraordinaire d’être ici avec toi !

- C’est juste que…

- Allez, on joue du piano !

Et ils le firent. Les jours suivants, ils firent du bateau, allèrent en promenade, coururent et firent de la musique. Erik ne parla plus du coup de fil de Julian mais échangea souvent avec  Chloé. Tout semblait gai et calme mais Guillaume ne pouvait contenir une curiosité qu’il avait muselée pendant le tournage. Constatant que son ami ne répondrait à aucune question concernant cet homme lointain et qu’il n’était guère bavard pour ce qui touchait à Chloé, il s’autorisa, lui, le jeune homme bien élevé, à fouiller dans les affaires d’Erik. Alors que le danseur faisait seul une longue promenade, il trouva un album photo dans la chambre qu’il occupait. Sa curiosité augmentant, il l’ouvrit. Il était là, le danseur, à des divers âges de sa vie, en scène et en coulisses, en répétitions, dans un restaurant, un café, un hôtel, avec son père et sa mère, avec ses sœurs, à Copenhague et ailleurs. Il était là, ce tout jeune homme si blond qui attendait d’intégrer le corps de ballet qui était son rêve, celui qui était venu passer un an à Londres puis celui qui faisait sa fière entrée au New York City ballet. Il était en Californie où il tournait un film puis à Paris où il posait avec les danseurs de l’Opéra de Paris. Et enfin, il était dans ce beau théâtre londonien où quatre ans durant, il avait travaillé. Il y avait des photos de lui sur scène interprétant un rôle ou  le chorégraphiant. Et au milieu des visages de ses amis ou des danseurs avec lesquels il avait travaillé, il y avait ceux de Barney, photographiés dans des décors variés et celles de Chloé avec Eva toute petite puis semblable à celle qu’il avait vue. C’était bouleversant et sidérant. Il ne savait que penser. Erik avait derrière lui une superbe carrière et son avenir s’annonçait professionnel brillant mais ces deux êtres, il les avait aimés, il les aimait sans doute encore. Comment pouvait-il vivre ainsi ? Plus enchaîné que jamais à son désir de savoir, il trouva des lettres et lut plusieurs d’entre elles. Tout était aveu d’amour. Il lui en faisait à lui puis à elle et chacun d’entre eux lui répondait dans les mêmes termes. L’amant était certainement plus vindicatif et sa prose était merveilleuse mais la jeune femme n’était pas en retrait. Elle était très ardente et savait lui répondre. Il était adroit, ce danseur, sinon comment aurait-il pu tenir deux personnes en haleine aunssi longtemps.... Jamais Guillaume n’avait perçu Erik comme un être calculateur et il en fut si confondu qu’il n’entendit pas la porte de la chambre s’ouvrir. Le danseur, légèrement distant, prit un ton amusé :

- C'est cet appel qui t'a rendu curieux ?

Le jeune canadien rougit brusquement :

- Je suis désolé, vraiment. Je dois…

- T’excuser ? Mais non ! Après tout, je t’intrigue, je le sens bien mais je ne dis rien. Il y a des photos non classées aussi et des lettres. Tu veux voir ?  Lui, je l'ai connu d'abord. Ça fait quinze ans maintenant. Elle, on est presque à dix. Tu vois, je suis quand même constant !

TABLEAU DE KLEE

Les photos et les lettres étaient là, étalées sur le bureau mais le jeune canadien, gêné, ne voulait plus les regarder. Erik eut un sourire indéfinissable avant de le rassurer.

- Tu as vu et lu…

- Oui.

-Les liens qu’on peut tisser avec deux personnes peuvent être si forts…Ne sois pas hâtif pour juger. On n’a pas les mêmes vies. Pense à ton mariage prochain ! Je suis sûr qu'entre vous, ce sera très bien. Elle est ravissante et tellement chaleureuse. Et puis, elle est de ton milieu, elle est danseuses comme toi et vous êtes tous deux sûrs de vous, intelligents et tellement sains !

- C’est ironique ?

- Non, c’est réaliste.

Il y eut encore quelques randonnées, des promenades en bateau et en forêt, de la natation et des discussions, de la musique. Puis ils fermèrent la grande maison et reprirent la route. Ils prirent trois jours pour retourner à Québec et, délivré de toute atteinte, Erik parla :

-Je pense que Chloé et Eva viendront s’installer à Toronto. Elles sont presque convaincues….

- C’est une merveilleuse nouvelle.

- Oui, je devrais chercher où elles vivront.

- Tu veux dire où vous vivrez !

- Oui, c’est ça.

Ils rirent. Guillaume se sentit soulagé mais il constata qu’Erik n’était pas si transparent. S’il évoquait facilement sa fille et sa jolie compagne, il ne disait rien  sur la dérive violente de son ancien compagnon et pourtant, celle-ci l’inquiétait beaucoup. Il le devinait. Ce faisant, il biaisait pour que se livre le danseur blond...

- Tu devras aller en Angleterre ? Ce théâtre à Londres, tu sais, ce que tu y as fait est magnifique.

- J'espère que ça l'était...

- Assurèment. Et ton ex-compagnon a magnifiquement ouvré lui-aussi. Ce doit être dur pour lui  de s’en aller ainsi…

- Il est malade, il ne ment pas mais  rien n’est prévisible dans la vie de quelqu’un,   non ?

-Si, certainement…

Avant d'arriver à Québec, ils firent une dernière halte. Erik insista pour dormir en pleine nature et si possible près d'un lac ou d'un étang mais Guillaume fut d’abord perplexe...