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Guillaume avait grandi dans la vieille ville de Québec et il ne lui pas difficile de la faire découvrir à Erik. La plupart des bâtiments du quartier dataient du XIXe siècle mais la construction de certains remontait au XVIIe ou au XVIIIe siècle. L'endroit comptait plusieurs rues commerciales, dont les rues Saint-Jean, Sainte-Anne et De Buade. L'administration publique et les institutions occupaient encore une place de choix au cœur de la ville. Des édifices en témoignaient: l'hôtel de ville, le Séminaire, le Couvent des Ursulines, la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec, le monastère des Augustines, l'Hôtel-Dieu. Erik adora le Château Frontenac. Erik adora  les parcs : celui de l'Esplanade, celui de l'Artillerie et les autres aussi comme le parc Montmorency ou  les jardins de l'Hôtel-de-Ville. Il aima aussi  la terrasse Dufferin, qui offrait une vue grandiose sur le fleuve Saint-Laurent. Quant à la maison où avait grandi Guillaume, comment ne pas l’aimer ! Dans le cœur de la vieille ville, sur deux étages, elle était un modèle de grâce et d’organisation.  Tant de jolies pièces, de tapisseries, de tableaux, d’escaliers dérobés. C’était à s’y perdre ente le XVIII° et les temps modernes. Il y avait des livres et des partitions partout. Guillaume avait dû y grandir en paix. C’était un enfant de la balle, père violoniste pour un orchestre symphonique, mère pianiste, frères et sœurs évoluant dans le monde des arts. Margaud, sa sœur aînée était restauratrice de tableau, Louis, son jeune frère s’orientait vers le théâtre et il lui-même avait préféré un temps le piano à la danse classique.  Dans sa vie, tout semblait bien ordonné et certaines  questions n'existaient pas. Il n'était ni envieux, ni jaloux et faisait ce qui était le mieux pour sa carrière, sachant que si la danse lui devenait un jour fermée, il aurait la musique. Il n'avait pas de soucis d'avenir. Sensible, cultivé, il croyait à l’amour et au mariage. Lyn, qui avait sensiblement le même profil, lui convenait parfaitement. Ils restèrent une semaine en famille et cela suffit à Guillaume pour prendre la mesure d'une fragilité qu’il n’avait pas deviné chez Erik pendant le tournage. Tout n’était pas si simple pour lui. Peut-être souffrait-il beaucoup sans rien laisser paraitre ? Distingué, imposant, il gardait bien le silence et l’aborder était difficile. Il ne le put pas de toute façon car Chloé et Eva les rejoignirent et ils partirent tous quatre en Gaspésie.

 Après un long et pittoresque voyage, ils se retrouvèrent à une dizaine dans une maison de vacances surannée où la famille du danseur l'emmenait quand il était enfant. Il y avait là des canapés, des fauteuils et tout mobilier qui fleuraient bon les années soixante, des séries de bandes dessinées, toutes sortes de dessins d'enfants encadrées, du vieux matériel de camping et des placards pleins de conserves. C'était désuet et très charmant. Chloé plut beaucoup. Très jolie, elle était facile à vivre, allait de l’un à l’autre et se mêlait facilement aux conversations. Elle s’occupait beaucoup d’Eva et l’incitait à jouer avec les autres enfants. Elle était pleine d’attention avec Erik mais elle avait, Lyn le remarqua la première, la douceur qu’on adopte avec quelqu’un qui est très ébranlé psychologiquement. Il avait pour elle une sorte d’adoration et de reconnaissance et il prenait bien soin de la lui témoigner. De l’extérieur, on ne voyait rien mais Guillaume et Lyn qui étaient fins, découvraient les failles de leur ami et en étaient peinés.

Se débrouillant pour être seule avec le danseur, Lyn lui demanda :

- Tout va bien, Erik, tu es content ? L’été au Québec est court mais merveilleux !

- Je suis content.

-  Elles sont là, tu dois être aux anges !

- Oui.

- Bien sûr et elles vont rester avec toi ! Vous irez d’abord en Californie mais nous vous convaincrons de venir travailler à Toronto…

- C’est-à-dire que j’ai besoin de calme…

La jeune fille parut suffoquée :

- Besoin de calme…

- Oui, je les aime toutes deux, c’est indubitable mais quelquefois, il est bon d'être à l'écart, de se retrancher.

- Je ne comprends pas...

- Quand on vous a beaucoup demandé…

Elle se sentit émue face à cet être au beau visage qui semblait être allé au bout de lui-même.

- Oui, ta carrière…

- Elle n’entre pas en ligne de compte. Il y a ce qu’on ne tolère plus... Pardonne-moi, je suis un peu obscur…

Il était intimidant et déroutant. Dans quelles allées de l’amour avait-il dû errer ?

- Mais là, tout va bien ! Tu verras, c’est une pause. Ensuite, tout sera plus clair…

Il eut un doux sourire.

- Oui, bien sûr !

Les journées se passaient en randonnées dans des paysages miraculeux, baignades, pique-nique, jeux de société et petits concerts. Beaucoup avaient apporté leur instrument de musique et il y avait un piano droit, bien accordé. Tout était simple et allait vite. On faisait du bateau sur le lac. Guillaume savait le nom des poissons, ce qui amusait Erik :

- J'ai rencontré un danseur classique qui sait le nom des poissons ! Admets que ce n'est pas courant !

- Je l'admets mais je sais aussi ceux des oiseaux et des plantes. Et aussi, celui des arbres.

- Incroyable !

- Mes parents ont choisi ce bel endroit sauvage non pour avoir un pied à terre comme un autre mais pour nous apprendre la nature. Il n'y avait rien ici quand on était petits, rien sauf l'été canadien et la musique et j'ai beaucoup appris. On se promenait autour du lac et en forêt, enfin tant que c'était sûr. Et mes parents expliquaient, expliquaient...Donc, je peux te parler des animaux et des végétaux qui sont ici et je suis content de le faire !

Ils firent quelques excursions mais, comme beaucoup de monde était là, on préférait manifestement les environs de la villa ou la petite ville voisine, et les soirées ne finissaient pas. Ce fut une belle semaine où Chloé, rayonnante, conquit tout le monde et où Eva fut aimée de tous. Quand tout le monde partit, Guillaume fit à Erik la même proposition que précédemment :

- J'avais idée, tu le sais, de rester là une semaine de plus et de faire de vraies randonnées avec toi. Tu vas quitter le Canada, ensuite. C'est pour toi une belle opportunité de voir un seul été ces terres si isolées et prises dans les glaces l'hiver ! On est en août, c'est le moment !

Le danseur accepta. Ils restèrent donc seuls.

Ils marchèrent, coururent  et nagèrent chaque jour, firent de la musique et lurent beaucoup. Larrieu restait un compagnon charmant, à la fois sain, sportif et de bonne culture. Parler d'art était simple avec lui et il était plein d'idées et de projets. Toutefois, le malaise du danseur lui était maintenant très clair. Un matin, Guillaume le sonda :

- Tu as réfléchi à ce que j’ai dit ? Tu peux travailler à Toronto.

- C’est ce que je risque de faire.

- Tu devrais en être réjoui !

- C’est que, je veux réaliser certains projets. Shéhérazade, je veux le chorégraphier. Je n’ai plus l’âge du rôle de toute façon. Je m’intéresse aussi à deux projets chorégraphiques que Nijinsky n’a pu mener à bien car il est tombé malade mais il faudrait pour cela que je trouve des traces et il n’en existe probablement pas.

- Tu es très singulier et très créatif et tu as cette fidélité au danseur russe. Il est logique que tu…

- Ce n’est pas anecdotique.

- Mais je le sais ! Et Chloé aussi doit le savoir !

Erik eut un léger rire.

- Si tu veux…

Guillaume n’avait jamais senti une telle distance chez Erik quand il parlait de son amante. Il en fut mal à l’aise mais le danseur suivit son idée.

- Et il y a Vestris, aussi, le grand danseur français du XVIII° siècle. J’ai dansé il y a très longtemps le Conservatoire. C’est redoutable. On a dit de Nijinsky qu’il était le nouveau Vestris…Il faudra que je trouve comment faire…

- Tu trouveras. Elles t’aideront.

Cette fois, Erik se mordit les lèvres. Il paraissait très ironique.

- Bien sûr. En attendant, je travaillerai à Toronto.