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Le tournage du film "Vera Luciano" prend fin et Erik retrouve sur sa route 

le photographe Rob Williamson...

- Vous me tutoyez ?

- Oui, ce n'est pas de la familiarité.

- Alors, qu’est-ce que c’est ?

- Tu te souviens ? Sur une des photos que j’ai faite de toi, tu étais allongé sur un lit, les bras au-dessus de la tête. Sur une autre, assis sur un tabouret, tu te regardais dans un miroir. Dans les deux cas, ton visage paraissait comme sculpté. Dans les deux cas, tu  semblais d'un autre monde.

- Et maintenant ?

- Maintenant, tu es comme nous, tous, sur cette terre. Je peux te tutoyer dans ce cas…

- Je n’en suis pas si sûr.

- N’essaie pas. Allons, n’essaie pas de te dérober…

Le photographe venait de poser les lèvres sur les siennes et insistait pour l’embrasser. Erik le laissa faire, voulut s’écarter rapidement mais n’en fut pas capable. Williamson l’embrassa longuement.

- Tu vois, tu vois bien…

- Qu’est-ce que je dois voir ?

- Que tu restes là.

Le photographe alla prendre un appareil et régla les lumières.

- Noir et blanc. Cinq Portraits. Juste comme tu es maintenant. Ecoute mes consignes.

Erik le fit. Quand il verrait les photos, il ne serait pas surpris. Il n’y aurait, sur un fond blanc, que la nudité d'un visage dépourvu de tout masque et livrant l'essentiel d’un homme et d’un danseur. L’audace, le calcul, l’envol, le souffle, le sourire. Il fallait bien être tel et sans le savoir, quand la scène appelait…

 Quand il eut terminé, Williamson l’embrassa de nouveau.

- Tu vois, ce que je disais sur la vérité d’un visage…

- Je suis « en vérité » ?

- Non, ça c’est de l’ordre du divin ! Tu es dans une de ces déclinaisons, sans doute l’une de tes plus fondamentales…

- C’est-à-dire ?

- Tu « veux ». Tu n’as jamais cessé de le faire...

- Quel sens donner à vos paroles ?

- Tu n’auras qu’à choisir l’endroit : maison, hôtel. Comme tu veux…

- Quoi ? Vous plaisantez !

- Pas le moins du monde.

Erik s’offusquait. Gardant son calme, il toisait le petit homme aux cheveux gris qui s’adressait à lui avec une grande liberté, pensant le décontenancer.

- Mais pourquoi, d’ailleurs ?

- Mais tu es Nijinsky, celui qui meurt s'il n'est pas aimé. Tu le sais, cela…

C’était d’une ironie violente et c’était faux et mal venu. Se souvenir du tournage et citer si mal le grand danseur malade ! Mais en même temps, c’était une provocation estimable…Williamson n’avait, après tout, jamais désarmé.

- Alors ? N'ai-je pas raison?

 Erik partit sans mot dire mais le rappela deux jours après. Il y eut plusieurs rencontres. L’hôtel était luxueux. Ils parlèrent peu. Le photographe se montra avide comme amant, puis faible et obéissant. Il ne pouvait s’empêcher de chérir ce danseur qu’il avait longtemps convoité mais tout tourna mal.

- Tu aimes ? Tu es content ?

Rob n’avait cessé chaque fois qu’il s’allongeait auprès d’Erik de penser à Barney, échafaudant des comparaisons et un succès final dont il ne fut pas gratifié.  Erik, qui n’avait jamais mentionné son ancien compagnon, l’avait induit en erreur en ne donnant pas le change. Il lui avait laissé penser qu’un amour mort pouvait faire place à un amour nouveau.  Quand le photographe comprit son erreur, il fut humilié. Le temps avait passé et malgré son attente, il pouvait prétendre à rien. Il n’était pas préféré alors que, secrètement, il aurait voulu l’être.  Cette découverte le laissa sans arguments.

- Tu es très distant !

- Une distance normale.

- Beaucoup verront ces photos dans un magazine ou un autre.

- Alors moi-aussi…

- Non, je vois comment tu me regardes.

- Et ?

- Tu oublies tout le monde, hein ?

 

- Non.

- Où sont-elles? Ici, avec toi?

- Chloé est froissée. Elle n'est pas là. Eva non plus.

- Ah tu vois, bientôt, tu ne voudras plus t'en souvenir... Et cet homme qui a tant compté pour toi, lui aussi, tu l'écartes...

- Là, vous marquez un point.

Je te renvoie trop à lui, n’est-ce pas ?

- Et quand bien même, quelle importance ? 

- Te voilà si abrupt !  Et tu me vouvoies toujours ! Erik, tu sais que…

- Non, je ne sais rien. Ou plutôt si, c’était cruel.

- De faire l’amour ensemble ? Pas pour moi ! Pour lui, alors ?

- Pour chacun d'entre nous ! Mais c'est de votre faute : vous êtes tenace.

- Tu es devenu cynique.  Ce que tu dis est cruel. Enfin,  c’est avec elle que tu es maintenant et c’est elle qui va souffrir ! Car il était tyranique  avec toi comme  tu l’es avec moi.  Maintenant, ce sera elle  qui souffrira !

- Vous n’êtes ni lui  ni elle  et vous souffrirez seul. C'en est assez.

Le photographe eut un rire faux et Erik posa sur lui des yeux durs avant de le quitter. Il avait raison en fait : il l’oubliait déjà, lui et ses photos. Quelque chose se déchirait. Une page de papier glacé, peut-être.