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Le tournage allait se terminant quand, feuilletant les pages d’un magazine, Erik tomba sur de superbes photos en noir et blanc : des visages jeunes, graves le plus souvent. Il reconnut le style de Rob Williamson et comprit que celui-ci exposait à Toronto. A cette nouvelle, il eut des sentiments contradictoires. Williamson, c’était bien sûr le souvenir de ce tournage difficile et du plus fort de sa relation avec Julian mais c’était aussi de magnifiques albums, des expositions retraçant le parcours obstiné d’un homme qui a un regard. Il se décida vite. Il irait voir ce que cet artiste avait à dire. C’était une belle galerie d’exposition avec des salles en enfilade. Il y avait beaucoup de monde et ces images d’enfants et d’adolescents, glanées à la surface de la terre plaisaient. Williamson n’était pas là. Intuitif, il revint le surlendemain. Le photographe le vit le premier :

- Oh mais qui voilà ! Le danseur danois qui m'a fait faire de si belles photos en Californie et à New-York. Hum, quelques années de plus mais une beauté intacte et quelle prestance !

Le danseur sourit avec politesse.

- Vous venez découvrir mon dernier opus ?

- Non, j’étais là avant-hier mais je suis revenu pour…

- Me voir ? C’est aimable. Que faites-vous à Toronto ?

- Je termine le tournage d'un film.

- Ah oui ? Décidément. Chaque fois qu'on se croise, vous êtes en tournage. Dites-moi, je veux en savoir plus ! Il y un bureau juste derrière, allons-y. 

Quand Erik eut parlé du film, Williamson fit preuve d'humour :

- Des scènes érotiques entre une femme et vous ! Je verrai le film deux fois ! Et vous dansez de nouveau. Je m'étais promis d'en savoir plus sur la danse classique mais malheureusement, j'ai été paresseux. Voyez-vous : je n'y connais toujours rien. Arabesque, attitude, battement, ballonné, en dehors, pirouette. J'ai essayé, je vous assure...

- C'est sans importance.

Le photographe ne souhaitait pour rien au monde laisser s'échapper ce danseur dont il avait naguère cherché à montrer l'intransigeante beauté et il restait joueur :

-Avant d'oser espérer vous voir de nouveau nu devant moi, J'aurais donc le bonheur de vous voir nu à l'écran avec elle et, je l'escompte, celui de vous voir danser avec Larrieu. Vous savez qu'il est adoré à Toronto. Vous avoir associé est une idée lumineuse tant sur le plan chorégraphique qu'esthétique. Il est plus jeune, si solide. Il se dégage de lui un bel équilibre et...

Il s'arrêta, saisi. Erik, d’abord amusé, avait maintenant prit une expression lointaine, un peu hautaine. Combien de déserts avait-il dû traverser…Intimidé,  le photographe,  poursuivit :

-Je me tourne vers ces visages d’enfants et d’adolescents pour ce qu’ils reflètent : un monde certainement inquiétant mais qui ne les blesse pas encore. Je me suis détourné des adultes. Leurs problèmes…

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- C’est bien.

Williamson soupira.

- Allons, enlevons nos masques. Je suis un homme assez seul mais il reste des joies. J’ai deux grands enfants…

Erik ne lui répondit pas. Le photographe insista :

- Vous restez le même, Erik, toujours à vouloir rester secret pour soudain vous ouvrir.  Lui, il est là ?

Il y eut dans le regard du danseur, une défiance et une volonté de retrait qui le stupéfia.

- Non. Je l’ai vu des années durant et pour finir, nous avons créé une compagnie de danse en Angleterre. Quatre ans durant, j’y ai dansé. J’y ai chorégraphié aussi. Maintenant, je tourne de nouveau avec Mills comme c’était le cas en Californie…

- Et il est loin. Il y avait une jeune femme…

- Elle est avec moi. Nous avons une petite fille.

- C’est bien et tu verras, ce sera de mieux en mieux…

Le photographe soupira puis alla chercher un album qu’il présenta au danseur. C’était une part de son œuvre, de magnifiques clichés de Rob : hommes ou femmes seuls ou en couples dans les rues de grandes capitales européennes, jeunes nudités féminines dans des décors baroques, nus masculins hiératiques saisis dans des salons déserts, masques, fontaines antiques, paysages méditerranéens traversés de jeunes gens rieurs, solaires. Le tout, en noir et blanc.

- Tu te souviens, c’est sur ces thèmes que je travaillais. En cherchant bien, tu trouverais le portrait d’un homme qui pourrait être lui…

- Pourquoi chercher ?

De nouveau, Williamson le scruta.

- Alors, tu le laisses vraiment ! J’en suis stupéfait ! Tu ne jurais que par lui, tu te souviens ? Je vous ai vus ensemble. Il te tenait. Tu n’aurais pas bougé un cil sans qu’il le sache. Et tu t’écartes de lui…