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Puis le tournage commença.  Très au point, très rigoureux, Mills le surprit. Les scènes de chant furent tournées d’abord puis vinrent les scènes intimes. Thomas devait rencontrer Véra, dont il s'était pris de passion, dans divers appartements et hôtels et, mise à part la première et longue rencontre, ils s'étreignaient et le plus souvent faisaient l'amour. C'était pour Erik une vraie mise en demeure car il devait être filmé quasiment nu ou nu avec elle, qui l'était aussi et rien ne l'avait préparé à une telle exposition. Elizabeth avait le même ressenti : ils n'étaient guère préparés, n'étant pas acteurs, à ce genre de scènes et ils durent affronter leur chaos intérieur. Ils eurent vite fait de se rendre compte que les producteurs et le réalisateur tablaient sur leur émoi, sachant qu'ils étaient neufs. La main d'Erik posée sur un des seins d'Elizabeth était filmée en gros plan ; le torse nu de la jeune femme se plaquant à celui du danseur était capté dans un clair-obscur qui en faisait ressortir la beauté ; le profil désarmé de la jeune femme face à un amant blessé qui lui tournait le dos était serré de près afin d'y traquer tous les sentiments qui s'y succédaient : le regret, la volonté de capter, le simple besoin physique, l'amour. A plusieurs reprises, elle devait s'accrocher nue à lui. A plusieurs reprises, il devait la déshabiller et la prendre. Rien dans cette histoire n'était romantique au départ : c'était au contraire, l'examen froid d'une passion avec ses composantes sexuelles puis, l’amour aidant, les amants se tendaient différemment l’un vers l’autre. Neufs l’un comme l’autre au cinéma, Elizabeth et Erik se demandèrent souvent où étaient les frontières entre la fiction et la réalité. L’attirance qu’ils avaient l’un pour l’autre était-elle un simple mirage ? Leurs vies suivaient déjà leurs cours et celle de la chanteuse était manifestement plus simple que celle du danseur. Elle était très terrienne et plus prudente que lui. Il vit nettement qu’elle prenait sur elle et bientôt, il resta l’expérience d’un premier film qui ne devait qu’être un tremplin à une carrière plus solide. Ils se regardèrent autrement et c’était bien.

Restaient les scènes de danse. Il fallut filmer Erik dansant avec Guillaume Le Chant du Compagnon errant.  Mills montra pour le faire une concision et un à-propos qui stupéfia ceux-ci. Il filma tout, en variant les plans, captant les figures, les moments d'immobilité, les postures des mains et les positions des pieds. Il s'attarda sur le visage de chacun des danseurs, cerna leur concentration et s'attarda à de beaux détails : une posture parfaire, un torse à la respiration un peu rapide, une reprise après une immobilité, des sauts ou des pirouettes faits ensemble. Guillaume était en justaucorps bordeaux, Erik était en gris. Les interruptions régulières permettaient au chorégraphe de donner ses indications. On se remettait en place. La musique de Mahler reprenait ses droits et ils dansaient. La difficulté venait de les filmer sur une vraie scène. Les caméras devaient être placées partout afin de toujours les saisir dans leurs mouvements. Ni Guillaume ni Erik ne vinrent aucun inconvénient à une telle stratégie. Leur entente, dès le départ, avait été complète.

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La plus grande qualité du jeune canadien était la confiance. Connaissant le parcours d'Erik, il avait été certain dès le départ que tous deux danseraient merveilleusement et seraient à l'unisson. Et ils l'étaient. A l’écran, Larrieu n'avait pas la même densité. Il était beaucoup plus terrien qu'Erik qui donnait toujours le sentiment de vouloir s'envoler. Mais aucun des deux ne s'offusquait ne notant même pas que, sur un argument si sombre qui mêle l'amour perdu et la mort, il était surprenant qu'ils se sentent aussi heureux et légers. Tout était facile plus simple que prévu. Même les scènes en extérieur qui mettaient en scène les amants d'une part, la cantatrice et son mari de l'autre ne posèrent pas plus de problème que celles ou Thomas et Bruno sont amis puis ennemis. Travailler si vite en était désarmant et ils s’entendaient bien. L’accent québécois de Guillaume ravissait Erik autant que sa façon d’utiliser le français. Ils devenaient complices et riaient ensemble aussi fut-il surpris des propos du jeune canadien :

- Je suis content que le filmage du ballet soit fini.  Le Chant du compagnon errant  ne me plaît particulièrement et le danser avec toi…

- Qu’est-ce qui t’as posé problème ?

- Mais toi ! Tu es resplendissant !

- Comment cela ? Toi, tu as vingt-huit ans ! Techniquement, tu me surpasses et tu es étoile à Toronto !

- Tu n’as vraiment pas conscience de que Mills a filmé, là ! Tes craintes ne sont pas fondées : je ne te surpasse pas !

Erik en resta presqu’ébloui. Ce que Guillaume  ne lui disait pas, c’est qu’il était fasciné par la façon dont ce danseur conduisait sa carrière et sa vie privée. Il avait beau dire que les années passaient, il le trouvait au sommet ; l’expressivité dont il avait fait preuve en dansant ce ballet sur la musique de Mahler en était la preuve. Quel don ! Et puis, il admirait qu’Erik ait pu éprouver un amour profond pour un homme avec lequel il avait cofondé une compagnie de danse, tout en étant amoureux de cette jeune femme qui venait sur le plateau. Très moral sur bien des points, le danseur canadien avait une vraie générosité d'âme. Il voyait bien qu’Erik avait tenté l’impossible en restant vrai, ce qui le rendait respectable. Quel être digne d’admiration ! Il le revoyait, entrant dans le champ de la caméra, en justaucorps grenat, dansant comme si sa vie en dépendait…

- En tout cas, Erik, avoir dansé ce ballet avec toi me restera comme une expérience extraordinaire.

- C’est généreux.